Révoltes dans les banlieues
Par Marie Becker,
mardi 8 novembre 2005 à 20:18 :: Société
:: #78
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Thèmes : banlieue, environnement, Etat, idéaux, international, police-armée, politique, révolte, santé, solidarité, éducation
Au sujet de la "guérilla urbaine" - terme consacré en à peine 12 jours pour désigner les mouvements et l'agitation qui règnent en France.
Bon, j'avoue que je n'étais pas très chaude pour aborder le sujet, ce qui explique que je n'en aie pas parlé plus tôt. Mais vu que j'ai été sollicitée pour lancer un débat sur le blog, je ne me sens pas capable de me défiler. Alors j'espère que vous aurez des choses à dire et qu'on ne va pas trop s'engueuler, parce que je sens bien que :
1. Je ne suis pas très compétente sur le sujet (c'est-à-dire que je me sens vachement plus con que pétante, par exemple), donc je compte sur des personnes plus réfléchies que moi pour poser les bonnes questions et apporter des éléments de réponses qui se tiendraient.
2. C'est un sujet sensible. L'amie qui m'a sollicitée sur le thème des violences urbaines a des idées politiques assez éloignées des miennes, il faut bien le dire. Nous n'avons pas tous la même vie, les mêmes conceptions de ce qui est important et de ce qui ne l'est pas. Bref, je sens que c'est un sujet qui peut fâcher. D'autant plus que je me connais, je suis assez dogmatique parfois, pas très cultivée en histoire politique (bien que je le sois plus que plein de gens) et surtout, je démarre au quart de tour en ce moment (encore plus que d'habitude, je veux dire, pour quelle raison mystérieuse, je ne sais pas) et je prends tout à coeur, donc je risque de me vexer pour un mini mot mal interprété...
Bref, s'il vous plaît, soyez sympas (mais honnêtes).
Et, pour en finir avec ces prolégomènes introductifs (ne serait-ce point tautaulogique ?), je dois dire aussi que je n'avais pas tenu à parler de cela (bien qu'il s'agisse d'un sujet d'importance) afin de ne pas faire le jeu des médias, et de ne pas jouer à "qui dit mieux ?". Donc, même si je ne peux évidemment pas m'engager à être brève (vous me connaissez bien), je vous préviens tout de suite que mon propos sera périphérique au problème. Mais rien ne vous empêche de viser le centre de la cible...
Allez, c'est parti mon kiki, structuré et tout et tout (enfin, presque) !
Les médias
En soi, j'ai rien contre les médias. Enfin, ça dépend desquels, c'est sûr. Disons que j'ai plus confiance en RFI qu'en Fun-Radio, et je préfère Arte à TF1, mais c'est purement personnel.
Bref, tout ça pour diure qu'ils nous informent et qu'ils ont raison de le faire, même si, du coup, il peut y avoir une certaine psychose de la voiture cramée ces temps-ci...
Maintenant, je dois dire que je suis un peu excédée (et c'est rien de le dire) par leur façon de travailler et de toujours en faire trop ou pas assez. Je ne sais pas si vous avez remarqué le truc et les engouements des médias... Il y a quinze jours, c'était la grippe aviaire à toutes les sauces, et tout le monde flippait (vite vaccin, vite masque à gaz, vite mangeons végétarien...). Maintenant, rassurez-vous, nos poulets sont sains... Mais les banlieues, vachement moins...
Soyons honnêtes, les banlieues sont malsaines depuis des années. Je ne veux pas dire malsaines car habitées par des gens malsains. Mais malsaines car mal gérées, voire pas du tout gérées. Reléguées au second plan des politiques - de droite comme de gauche, accessoirement, sauf au niveau local, mais là ya pas le choix...
Je repense à Thierry, gendarme de son état, qui me disait que toutes les nuits, dans son petit bled paumé (4000 habitants ? Je ne sais plus, mais plutôt moins que plus) brûlaient au moins 4 voitures. En avez-vous déjà entendu parler à part à Noël ? Bien sûr que non, c'est pas intéressant.
Je ne dis pas que c'est normal et qu'il ne se passe rien ces temps-ci. Je dis juste que c'est l'amplification de quelque chose de latent et de permanent. Il y en a eu plus, c'est sûr. Mais pourquoi ? Pourquoi on ne nous en a pas parlé pendant des années et des années et que, d'un coup, c'est l'horreur ?
Je ne veux pas dire que les médias nous mentent ou font mal leur travail (même si je ne fais pas trop confiance à tout ce que j'y entends). Je pense qu'il existe un réel problème ces jours-ci. Je pense qu'ils ont raison de nous en parler. Mais, pour finir, je crois qu'ils sont aussi en partie responsable du problème (et je ne suis pas seule à le penser) : à monter en épingle chaque petit événement, à quantifier les attaques, incendies et autres dégradations de biens, d'une part on donne des idées à ceux qui n'en avaient pas, et d'autre part, on incite à la surenchère - c'est normal, chacun veut faire mieux que le précédent et apparaître au palmarès.
En bref, j'aimerais bien savoir quelle quantité exacte de voitures est brûlée quotidiennement d'habitude (pour me faire une idée de l'ampleur des "événements", puisque c'est le terme politiquement correct en vogue dès que quelque chose ne tourne plus rond). Et j'aimerais aussi et surtout que les médias n'en rajoutent pas une couche dans le spectaculaire.
Qui se révolte ?
Ou plutôt : qui est à l'origine de tout ça ?
Je crois qu'on se pose tous la question. Parce que les ados qu'on voit et qu'on entend dire qu'ils n'ont pas d'avenir, même s'ils n'ont peut-être pas tout à fait tort, comment se fait-il qu'ils le découvrent justement tous en ce moment ? Et pourquoi l'expriment-ils tous de cette façon violente ?
Je ne veux pas minimiser ces ados, mais il s'agit d'enfants, même si'ls se sentent grands dans leur tête, et même s'ils sont à un âge où on est capable de penser, de raisonner, de faire des choix par soi-même etc. Et je me souviens bien de l'image que j'avais de moi il y a 15 ans (oups, déjà !), et je sais que j'avais tort tout en n'ayant pas tort. J'étais grande dans ma tête. J'étais mûre. Mais je n'avais pas le recul et l'expérience de vie que j'ai maintenant (et pourtant, je suis loin d'être vieille, malgré le cap qui se profile !).
Oui, en fait, ces jeunes me font penser à nous il y a quelques années. A l'époque, il y a donc de ça une quinzaine d'années, nous avons aussi fait des manifs pour défendre notre avenir, demander des moyens pour l'école... Bon, honnêtement je serais bien en peine de savoir qui m'a amenée dans la rue. Des copains. Mais eux, qui les amenés ? Des syndicats, sans doute. Ce que je veux dire, c'est que même en étant convaincus de lutter pour le bien, on suit d'autres personnes. En réalité, il y a quand même quelqu'un qui a les idées et qui tire les ficelles. Alors, si c'est un gentil, c'est bien. Sinon, tant pis... D'ailleurs, c'est pareil à l'âge adulte.
Finalement, la seule fois où j'ai eu l'impression de participer à un mouvement spontané où personne ne nous a dit quoi faire et où on était tous d'accord sans s'être consultés, c'est quand Djamel a été assassiné dans son lycée pour une sombre histoire de drogue, passé à tabac par ceux qu'il avait dénoncés ou quelque chose comme ça. On a hurlé notre haine, on a été choqués, on était galvanisés, on aurait pu faire n'importe quoi. Bon, les instances supérieures ont mis des flics partout autour des collèges et lycées, on s'est calmés (on était quand même sages, relativement, dans notre quartier). Voilà, fin de l'épisode.
Franchement, je crois que la situation actuelle a peut-être un point commun avec ce passé que j'évoque (et qui montre, s'il en était besoin, que l'insécurité ne date pas d'hier - et je peux même remonter plus de 20 ans en arrière puisqu'en primaire j'ai eu affaire à un couteau à cran d'arrêt). Il y a eu deux morts, on a suffisamment parlé d'eux. Deux jeunes électrocutés. La vraie raison de leur mort, on ne la saura pas. Jeu qui a mal tourné ? Frayeur devant la police ? Règlement de comptes ? Bref, on nous a un peu tout dit, c'est parole contre parole, mais qui croire ? Et, finalement, est-ce si important ? C'est ce qui a mis le feu aux poudres (enfin, je crois... Mais elles étaient chaudes depuis un bon moment déjà...). La foule s'est soulevée. Les jeunes sont prêts à frapper et à se battre. Comme nous après la mort de Djamel. La réaction des pouvoirs publics a été trop longue à venir - de là à en déduire qu'il est trop tard...
Je ne crois pas qu'il y aura une guerre civile. Mais, c'est certain, quelqu'un ou quelques uns devaient y trouver leur compte. Je suis sûre que c'est aussi une des raisons de ce retard. J'en connais un qui a misé sur l'insécurité pour lancer sa campagne présidentielle. Et ça me choque. Mais il y a d'autres gens derrière, quelque part en banlieue, qui doivent aussi bien rigoler. Ils ont donné aux enfants un discours et des armes, et ils attendent. Quoi, exactement ? La guerre ou la révolution ? Un ordre nouveau ? Là non plus, je n'ai pas de réponses.
Il paraît que les caïds de la drogue en ont profité pour mettre les points sur les i, affolant les voisins pour montrer leur pouvoir et inciter tout le monde au silence. Bref, c'est la loi du plus fort, des enfants au milieu d'une jungle qu'ils se construisent sans le comprendre, objets dans une lutte qui les dépasse.
Et ce n'est pas étonnant qu'ils soient ceux qui démarrent au quart de tour : ils sont jeunes, ils ont la vie devant eux, plein d'idéaux et d'aspirations pour ce monde, et on leur donne quoi ? Grisaille et violence... "Pas d'avenir", "Classe poubelle"...
(D'ailleurs, je ne sais pas exactement ce qui se passe cette nuit à Vitry, mais à l'heure où je vous écris, j'entends que ça pète pas loin de chez moi. Je n'ai pas peur, j'ai mal au coeur, et je suis triste qu'on en soit arrivés là. Y a-t-il quoi que ce soit qui le méritait ?).
On ne peut pas justifier ces actes de guérilla
C'est vrai, c'est mal de faire ça, de détruire, de s'attaquer à des biens publics, de se battre, de blesser du monde, de tout casser. C'est illégal. Et en plus, c'est moralement mal. (Oui, je sais, c'est étrange d'exprimer ça comme ça, mais c'est ce que je ressens).
Mais, au risque de choquer, je suis obligée de dire que c'est compréhensible.
Je ne dis pas que c'est justifiable. Ni que c'est normal vu la situation. Juste que c'est compréhensible. Enfin, en tout cas, que moi je comprends. Et que je ne leur en veux pas.
Mais quand je dis que je ne leur en veux pas, ça ne signifie pas qu'ils ne doivent pas être punis.
Ils doivent être punis. Leurs actes doivent être réprimés. C'est essentiel. Ils sont responsables de leurs actes malgré leur tout jeune âge. Ils font quelque chose de mal, ils doivent être punis, et ils doivent réparer ce qu'ils ont fait (vivement une société des TIG !). C'est important qu'ils ne se sentent pas les rois du quartier et qu'ils prennent conscience qu'un acte grave a des conséquences graves et des répercussions importantes sur toute une vie - mais aussi qu'on peut se racheter, qu'on n'est pas enfermé à vie dans quelque chose qu'on a fait, quelle qu'en soit la gravité (encore que, dans le cas d'incendies de voitures, on ne soit pas dans le summum de l'horreur, il pourrait s'agir de tournantes dans les quartiers riches pour punir les bourgeois qui les rejettent ou de meurtres en série etc).
Bref, je ne justifie rien mais je comprends. Peut-être pas tout. Mais une grande partie.
Parce que j'ai le souvenir d'une balade du côté de l'avenue Foch où j'avais été sciée par la richesse du cadre et des habitants (tout en sachant qu'il existe très probablement bien "pire" ailleurs). Ca puait le fric à plein nez. Et, avec Maman, on s'est dit que, franchement, c'était un beau miracle que les cités n'aient pas encore éclaté. On a pensé que les djeuns ne devaient pas savoir qu'une telle richesse existait. Oui, ils savent qu'ils sont dans la misère par rapport à d'autres. Oui, ils savent que certains sont bien plus riches qu'eux. Mais je crois qu'ils ne visualisent pas bien ce que ça représente. Quand on pense que les 3/4 (ou plus) des banlieusards n'ont jamais mis les pieds à Paris... Qu'est-ce que ça veut dire pour eux, partir en vacances à l'étranger ? Prendre le métro, c'est déjà toute une aventure ! Et je ne caricature pas. Je crois qu'il existe un tel fossé que ça en est inconcevable !
D'ailleurs, moi-même, je dois être en gros au mlilieu, entre richisssimes et miséreux. Je ne me plains pas du tout de mon salaire de prof (contrairement à énormément de collègues). Je trouve que j'ai énormément de chance. Je fais un métier qui me plaît, je suis bien payée, j'ai des vacances, je travaille beaucoup - c'est vrai, mais j'aurais honte de revendiquer la moindre hausse de salaire, et on ne me verra jamais dans la rue pour ce motif-là (ou alors, c'est que les conditions se seront tellement dégradées que je ne peux même pas l'imaginer). Bref, je me sens privilégiée, mais pas non plus dans les hautes sphères.
Et bien, pour moi, la richesse de l'avenue Foch n'est même pas concevable. Et la misère des cités ne l'est pas plus. Alors que j'en ai entendu parler. Alors que des parents se sont confiés à moi. Et si moi je ne comprends pas alors que je vis dans ma banlieue rouge et que je cotoie des personnes des deux côtés de l'échelle des niveaux de vie, comment les extrêmes peuvent-ils concevoir quoi que ce soit ? Comment un Sarkozi ou un Villepin pourraient-ils aider les "pauvres" de la "France d'en bas", ils ne savent rien de cette France-là...
Alors, juste pour eux et pour ceux qui ne se rendent pas compte, quelques petites choses pour se faire une idée de la réalité (enfin, de certaines réalités) de ces misères (et je suis consciente que j'en parle sans les vivre, même si j'en ai pleuré plus d'une fois...).
Exemples tirés de ma panoplie de parents d'élèves.
Il y a 5 ans. Une famille : papa, maman, 3 enfants. Réfugiés en France pour éviter la prison en Albanie, mais sans le statut de réfugiés et sans papiers. Logement à Vitry : une pièce de 15 ou 20 m², sans eau, sans électricité, 4000 F par mois. Et encore, ils étaient heureux d'avoir un toit.
Il y a 6 ans. Une famille de 6 enfants, à Paris. Un F2 (ou T2, ça a l'air d'être la nouvelle appellation). Rez-de-chaussée insalubre, pas d'eau, pas d'électricité non plus, 6000 F par mois. Travail au black, bien sûr, mais qu'on n'aille pas le leur reprocher !
Et après, on leur parle des devoirs qu'ils n'ont pas faits à la maison ?
Une autre, pour la route, encore pire, horrible, atroce, et probablement pas la pire qui soit, vu que je la connais et que je suis dans un quartier relativement calme de Vitry. Une famille de sans-papiers encore. Cherchant du boulot. N'en trouvant pas. Au point que la mère est venue mendier un travail auprès de moi. C'est humiliant. Expulsée. Relogée par la mairie dans un hôtel probablement insalubre. A 5 dans une chambre, aussi, avec une maman enceinte. Recevant une lettre après l'autre pour leur dire qu'on allait les mettre dehors, qu'on ne pouvait pas les loger ainsi, qu'ils n'avaient qu'à prendre les décisions qui s'imposaient, la première et seule citée étant, texto, "le retour au pays". Les enfants étaient tout pâlichons et ne prenaient qu'un repas par jour, à la cantine, offert généreusement par la mairie de Vitry. Le père a pété un plomb, il a tué sa femme et s'est suicidé sous les yeux des mômes.
Je ne sais pas s'ils avaient raison de venir en France sans papiers. Je suppose que s'ils l'ont fait, c'est qu'en Algérie, pour eux, c'était pire. C'est comme ces gens qui se font tuer dans l'enclave espagnole du Maroc. S'ils le font, c'est que ce qu'ils risquent est moins lourd dans la balance que ce qu'ils quittent.
Ce sont des êtres humains, et voilà ce qu'on en fait !
Ca me révolte, ça me fait pleurer, ça m'empêche de dormir, ça me rend dingue, ça me désespère et ne comptez pas sur moi pour dire qu'ils l'ont cherché.
Ils vivent dans des trous à rats sans hygiène, sans fric, sans reconnaissance sociale, dans l'humiliation et les insultes racistes permanentes (on n'a pas beaucoup évolué entre "le bruit et l'odeur " et le "nettoyage au karcher" de "la France d'en bas"), et on s'étonne qu'un jour ça pète ?
Moi, je suis désolée, mais je ne peux pas leur en vouloir. Je ne peux que comprendre et compatir. C'est comme le type qui se fait exploser au milieu d'innocents. C'est mal, je ne peux pas cautionner son acte, c'est même barbare. Mais s'il en est arrivé là, c'est qu'il doit porter en lui une putain de détresse. Et, là encore, je ne peux que compatir.
Ce qui ne signifie pas que je sois de leur côté et que je veuille qu'ils continuent, j'espère qu'on est bien tous d'accord là-dessus.
En fait, j'essaye de me mettre à leur place. Je ne le peux évidemment pas, et ce serait vraiment prétentieux de dire le contraire. Sous prétexte que j'ai vécu 3 jours au Bénin sans eau et sans électricité et que j'ai trouvé ça fun, je pourrais me comparer à des gens qui vivent comme ça 365 jours par an sans l'avoir choisi, dans une société bétonnée ?!
Je pense au printemps 2003. J'ai fait partie des grévistes de l'Education Nationale (ceux qui ont été traités de feignants et d'irresponsables, ceux qu'on a accusés de toucher leur salaire malgré tout - on m'a redit ça il y a quelques temps avec une naïveté hallucinante - vive TF1 et le 20 heures !). J'ai probablement été dans les plus combattifs, dans ceux qui ont tenu le plus longtemps, dans les plus allumés... Je tiens tout de même à le préciser pour ceux qui n'ont pas entendu le message à l'époque, je n'ai pas fait grève pour ma gueule, j'ai fait grève pour les pauvres gamins des banlieues, parce que le système qu'on voulait leur proposer n'était qu'un fouillis de mesures de merde dont la conséquence aurait été : si t'es riche, la vie est belle, si t'es pauvre, tu seras encore plus pauvre, mais c'est pas grave, t'es déjà rien.
Ces manifs ont été un déchirement parce qu'on se battait pour nos loulous de banlieue (c'est eux mon combat, pour moi, il n'y a aucun doute sur la question, et la décentralisation ne fait qu'accroître les problèmes des banlieues) et, dans le même temps, du fait des manifestations, nous laissions les mômes dans la nature, sans nous occuper d'eux. C'était horrible comme dilemme. D'une tristesse incroyable. Et tout ça pour quoi ? Pour RIEN. Absolument rien, puisque tous les projets de loi ont fini par passer - si peu modifiés qu'autant dire pas.
Avoir perdu plus d'un mois de salaire pour rien, c'est écoeurant. Mais alors, avoir laissé les gamins dans la nature si longtemps, et revenir leur dire qu'on a perdu, c'est affreux. J'avais vraiment honte.
Bref, tout ça pour dire (j'en reviens à l'actualité) que nous, à l'époque, nous étions un mouvement organisé, nous étions nombreux, nous étions encadrés par des syndicats, qui ont un poids légal, qui ont été reçus par le gouvernement ; nous sommes des personnes relativement cultivées, qui savent dire et expliquer leur mal-être, qui savent s'exprimer et rédiger des textes de revendications. Je pense que vous voyez où je veux en venir. Malgré tout cela, nous n'avons RIEN obtenu.
Alors, dites-moi : comment le pauvre banlieusard, seul et sans soutien organisé, pourrait-il se faire aider ? Je me fais un peu l'avocat du diable. Ce n'est pas pour justifier ou dire que c'est bien de vandaliser. Mais je conçois tout à fait que ces personnes ne sachent pas vers qui se tourner pour agir.
Beaucoup on voté "non" au référendum européen pour montrer leur mécontentement face à un gouvernement sourd. Bon, je ne reviens pas sur le fait que c'était irresponsable et que ça n'était pas la question. Mais, qu'est-ce qu'ils en ont retiré ? L'idée que la légalité ne les entend pas.
Voilà, je ne vais pas développer non plus sur le choix de s'en prendre à des établissements publics. Une façon de dire merde au gouvernement actuel, peut-être.
A mon avis, c'es surtout un moyen de cracher sa haine contre une école qui ne les fait pas sortir de leur merde. Un moyen de dire que les soins, vu qu'ils n'y ont plus trop accès (et vive Sarko une fois de plus, qui a fait passer une saloperie de loi cet été dans le dos de tout le monde histoire que les précaires soient encore moins soignés qu'avant - et je ne parle même pas des prostituées reléguées dans la quasi-illégalité, mais en tout cas abandonnées, médicalement parlant, depuis quelques années déjà).
Je ne sais pas s'ils se rendent bien compte qu'ils se compliquent encore la vie et qu'ils nuisent le plus à ceux qui l'ont le moins mérité... Et ça, c'est peut-être la seule chose impardonnable : ne pas réfléchir aux conséquences de ses actes.
Toujours est-il que, même si je réprouve les actes de guérilla urbaine, ceux contre qui j'ai vraiment la haine ce soir (et les autres jours aussi, en fait), ce sont ceux qui exploitent la misère et la détresse des autres, ceux qui utilisent cette souffrance qui pousse aux pires conneries :
- Ceux qui manipulent ces enfants pour les pousser à commettre des actes graves et pour leur faire porter le chapeau
- Les médias qui se gargarisent de spectaculaire
- Les politiciens qui se sont lancés dans leur campagne présidentielle l'air de rien (de la gauche à la droite en passant par le centre, tous s'y sont jetés en même temps) et qui se renvoient la balle comme des enc... qu'ils sont.
Et franchement, ces gens-là, ils me font gerber, et j'ai la haine contre eux !
Quelles solutions ?
C'est pas mon boulot, je ne vois pas comment je trouverais des solutions meilleures que celles que pourraient trouver des spécialistes. Bien sûr, la meilleure des solutions aurait été de ne pas être con et de travailler sur la prévention en donnant des sous aux associations et en créant des postes d'éducateurs, d'enseignants, d'assistantes sociales etc. avant qu'il ne soit trop tard. En plus, ça aurait coûté beaucoup moins cher (oui, parce que là, les économies du gouvernement, elles en prennent un coup). Bon, mais ça, on le savait déjà, alors rien ne sert de le rabâcher, ça ne changera rien.
A mon petit niveau, la solution, c'est de faire au mieux mon boulot. En ce moment, je ne suis pas au top, je perds vite patience bien que j'aie peu d'élèves, mais c'est difficile d'être en même temps leur psy et leur assistante sociale. Mais bon, je peux quand même faire mon maximum pour qu'ils s'intègrent, pour qu'ils réussissent leurs études et pour qu'ils comprennent qu'on peut s'exprimer autrement qu'en faisant cramer des voitures. Bref, en étant là chaque jour rien que pour eux et en leur disant qu'ils sont importants, que mon métier n'est pas un gagne-pain mais une vocation pour la banlieue. C'est très minime et ça ne touchera pas grand monde, mais si chacun s'y met, on a une petite chance de faire avancer les choses (sale idéaliste que je suis !).
Les sous pour les associations, c'est bien tard, mais jamais inutile. Idem pour les zones franches.
En fait, mon problème c'est que, là, on propose des solutions un peu trop timides (face à des enfants pas timides du tout). Pour moi, le gouvernement vient de donner un cachet d'aspirine pour soigner une grippe. Certes, la fièvre a des chances de baisser un peu, mais le virus est toujours intact, prêt à resurgir au premier moment (d'ailleurs, les explosions de tout à l'heure me laissent penser que tout le monde n'a pas été convaincu).
Je crois aussi qu'à très court terme, nos hommes politiques doivent apprendre à reconsidérer leur image des banlieues. Parce que de la "France d'en bas" au "nettoyage au karcher" en passant par "le bruit et l'odeur", franchement, ça fait pas envie (je l'ai déjà dit, et je le redirai encore). Je pense qu'il faudrait que ces personnalités politiques aient une vision réaliste des banlieues - ce qui signifie savoir qu'il y a des dealers, oui, c'est vrai, et des trafiquants d'armes, aussi, oui, même moi j'en connais, je sais où me fournir, je ne devrais pas m'en vanter. Mais il y a aussi la majorité des autres, qui veulent se sortir de la misère et qui n'y arrivent pas. Et qui ne sont pas méchants, pas méprisables, pas pitoyables, juste en souffrance.
Ces banlieusards ont besoin qu'on pose sur eux un regard positif, un regard qui leur montre qu'on a confiance en leur capacité de grandir et de prendre une place réelle dans la société. Mais pas en les enfermant dans un apprentissage dès leurs 14 ans, ça non, c'est tellement mesquin et ça tombe tellement à côté de leurs aspirations en les rabaissant encore plus.
Police, armée, couvre-feu
Je voulais aussi parler de la police, de l'armée et du couvre-feu (euh, c'était pas clair dans mon titre ?).
La police fait son boulot, je suis d'accord avec Dunja, qu'on arrête de l'insulter. Voilà des années qu'elle se fait cracher dessus, qu'on la traite de tous les noms, tout ça parce que ce serait de la provocation de mettre les pieds dans les cités ! ? En ce qui me concerne, je n'éprouve aucune sympathie ni pour la répression outrancière ni pour les bavures, mais là, il s'agit d'autre chose. Je suis pour la prévention. Mais enfin, il faut bien agir quand la situation explose, non ? Je déteste ce côté "nique la police" de la société française. Et si je peux essayer de la comprendre (toujours sans la justifier) dans les banlieues (ben oui, si on a l'impression de recevoir plus souvent les visites des policiers que des travailleurs sociaux, ça devient gênant), je ne risque pas de l'accepter chez le bon bourgeois anxieux de son bien-être (et mon alarme ici, et ma sécurité là...). Il faut arrêter cette hypocrisie ridicule. Laissons les flics faire leur boulot ! (Mais c'est comme les profs, il y en a de bons et de mauvais. C'est juste dommage qu'on ne retienne que les mauvais et que tous les autres soient discrédités à cause d'eux).
Quant à l'intervention de l'armée, je suis contente qu'elle n'ait pas eu lieu, et j'espère qu'elle n'aura pas lieu. Rien de tel pour déclencher une réelle guerre civile. Des martyrs, des belles causes, des révolutions et des actes de plus en plus barbares. Je ne le sens pas. Déjà que la déclaration d'état d'urgence me fait froid dans le dos - vous, je ne sais pas, mais moi je n'ai pas oublié le programme de Mr Le Pen pour 2002 : "dès que je serai élu, je déclarerai l'état d'urgence pour pouvoir régler les problèmes d'immigration, de chômage, d'insécurité etc." Cela dit, je dois reconnaître qu'il s'agit peut-être effectivement d'un état d'urgence et que c'est courageux aussi de ne pas se voiler la face derrière de grandes idées d'égalité et d'amour de son prochain.
Enfin, en ce qui concerne le couvre-feu... Je suis un peu sceptique quand j'entends que déclarer un couvre-feu ne peut qu'attiser les colères des banlieues parce que le premier couvre-feu avait été instauré en 1955 durant la guerre d'Algérie. Bon, peut-être que ça touche des gens. Sûrement, même. Mais évidemment pas ceux qui mettent le feu aux bagnoles, qui n'avaient jamais entendu (ou retenu) cette date de 1955. Et, en tout cas, ça n'était vraiment pas subtil de la part des médias d'insister là-dessus et de donner une raison supplémentaire de se mettre en colère à des jeunes pas trop bien dans leur vie. Bref, on en revient au début de mon billet, où je disais que les médias faisaient un peu le jeu des émeutiers.
L'idée de couvre-feu, dans ma tête, est fortement liée à la guerre et aux bombardements, plutôt à la deuxième guerre mondiale qu'à une autre guerre, d'ailleurs. C'est ce qui fait mal au coeur, en fait. Se dire qu'on est obligé de prendre des décisions de temps de guerre. Oui, comme dans une guerre civile. Alors que je ne pense pas qu'on en soit là.
Bref, je ne sais pas si c'est bien ou pas.
Mais ce qui est sûr, pour moi, c'est que le couvre-feu instauré par la maire de Raincy, interdisant aux mineurs non accompagnés d'un de leur parent de se balader entre 22 heures et 6 heures du matin, sous peine d'amende, prison etc, me paraît une bonne idée - bien que venant de l'UMP. Et là, je dois dire que la gauche m'a fait de la peine à encore se lancer dans la polémique juste pour dire du mal de la droite et espérer remonter dans les sondages. C'est pitoyable.
Bref, juste pour dire qu'on aurait pu discuter l'âge, dire que la limite était 17 ans, ou 16 ou 18, peu importe. De toute façon, un gamin n'a pas à être seul dans la rue à cet âge-là. C'est tout. Les parents sont responsables de leurs enfants - légalement aussi. Il n'y a pas à discuter. C'est comme ça. Qu'est-ce qu'un gamin de 12 ou même 14 ans fait dans la rue tout seul vers minuit ? Ca m'est arrivé une ou deux fois de me balader la nuit avec des copains en rentrant de boîte alors que je n'avais pas 18 ans (surtout quand j'en avais 17, en fait, mais un peu avant aussi parfois). Bon, je le reconnais, j'avais menti à mes parents en leur disant que je me faisais ramener par les parents d'un(e) ami(e). Mais franchement, d'abord c'était dangereux. Et ensuite, si j'avais été arrêtée et que mes parents avaient dû payer, j'aurais été suffisamment choquée pour que ça me calme. En tout cas, s'il y avait eu un tel risque, je ne crois pas que je l'aurais pris.
En tout cas, je suis révoltée de voir certains de mes élèves traîner après 22 heures dehors (ils n'ont pas 12 ans !) et de me dire que rien ne permet de punir les parents qui les laissent comme ça.
En revanche, le couvre-feu pour les adultes, c'est peut-être un peu abuser...
Pour conclure
Tout cela est bien trise et ne ressemble en rien à la révolution que j'attendais. Parce que, tant que je suis dans les confidences, je peux bien vous dire que j'attendais avec un secret espoir le soulèvement des banlieues, je me disais bien que le gouvernement ne pourrait pas fermer yeux et oreilles plus longtemps si les banlieues se réveillaient. Mais là, je dois dire que je ne m'attendais pas à ce que cela se passe comme ça...
Du coup, je n'ai pas de conclusion, sinon ces quelques mots de Pierre Bachelet (paix à son âme):
Et j'ai mal à la France quand elle marche à l'envers, mais j'espère...
Bonne soirée quand même. Que le calme revienne mais que, des deux côtés, on retienne des leçons de ces 13 jours (je suis obligée de dire 13 bien qu'officiellement on n'en soit qu'à 12, mais vu ce que j'ai entendu en tapant l'article, ça a castagné ferme cette nuit aussi, et ça risque bien de continuer...).
Commentaires
1. Le mercredi 9 novembre 2005 à 03:09, par Mariesg
2. Le mercredi 9 novembre 2005 à 03:27, par Marie
3. Le mercredi 9 novembre 2005 à 03:41, par Encore Marie
4. Le mercredi 9 novembre 2005 à 03:55, par Encore encore Marie
5. Le mercredi 9 novembre 2005 à 22:01, par Marie
6. Le mercredi 9 novembre 2005 à 23:08, par Marie
7. Le mardi 15 novembre 2005 à 12:31, par dunja
8. Le mardi 15 novembre 2005 à 22:09, par Marie
9. Le mercredi 16 novembre 2005 à 04:37, par Alain
10. Le mercredi 16 novembre 2005 à 15:04, par dunja
11. Le mercredi 16 novembre 2005 à 15:52, par moala
12. Le mercredi 16 novembre 2005 à 17:51, par dunja
13. Le mercredi 16 novembre 2005 à 22:09, par Mariesg
14. Le vendredi 18 novembre 2005 à 17:17, par Pierre, le cousin
15. Le samedi 19 novembre 2005 à 00:11, par Mariesg
16. Le samedi 19 novembre 2005 à 17:58, par moala
17. Le mercredi 23 novembre 2005 à 00:27, par Mariesg
18. Le mercredi 23 novembre 2005 à 00:50, par Marie
19. Le mercredi 23 novembre 2005 à 10:32, par pascale
20. Le mercredi 23 novembre 2005 à 12:47, par moala
21. Le mercredi 23 novembre 2005 à 21:58, par Marie
22. Le vendredi 25 novembre 2005 à 14:23, par dunja
23. Le vendredi 25 novembre 2005 à 17:31, par moala
24. Le dimanche 27 novembre 2005 à 00:26, par Mariesg
25. Le lundi 28 novembre 2005 à 11:33, par dunja
26. Le mardi 29 novembre 2005 à 00:58, par Mariesg
27. Le samedi 17 décembre 2005 à 21:12, par Mariesg
28. Le samedi 17 décembre 2005 à 23:55, par moala
29. Le dimanche 18 décembre 2005 à 01:15, par Mariesg
30. Le lundi 19 décembre 2005 à 11:32, par dunja
31. Le mardi 20 décembre 2005 à 05:31, par Marie
32. Le lundi 6 février 2006 à 02:35, par Mariesg
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