Soleil au coeur
Par Marie Becker,
mercredi 21 juin 2006 à 15:11 :: École
:: #112
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Thèmes : banlieue, culture(s), environnement, famille, idéaux, international, nature, révolte, solidarité, éducation
Une rencontre inattendue qui change tout...
Bonjour à tous, amis et lecteurs fidèles !
Je sais que j'ai plein de billets en attente, promis aux uns et autres, commencés pour certains voilà 6 mois... Et bien, histoire de commmencer par le commencement, j'en attaque un autre, de façon totalement impromptue, juste parce que c'est une nécessité intérieure, là tout de suite, pour moi, de vous partager ce petit coin de ciel bleu...
L'anecdote
Alors que je me promenais dans la rue, de retour de ma pharmacie préférée que j'aime, ne voilà-t-il pas que je croise une tête connue - tête que je n'avais pas vue depuis 4 ans... Ma vie (intérieure) a alors basculé vers les profondeurs encore inexplorées de mon lointain passé... (environ en 2002-2003, quoi...).
Eh oui, car qui était ce visage que je vis il y a de cela quelques minutes à peine ? Celui d'une de mes anciennes élèves (d'il y a 4 ans, donc)...
Oui, mais pas n'importe quelle élève ; une élève bien particulière et très unique dans mes souvenirs... (comme si j'avais des élèves ni particuliers ni uniques, arf...).
Bref, le suspense étant à cet instant même devenu torride, je vais de ce pas vous abreuver d'un petit flash-back qui rappellera des souvenirs à ceux qui me fréquentaient déjà à l'époque et qui va faire frisssonner les autres...
Petit flash Back (donc)
Il y a quelques années, alors que je m'apprêtais à vivre intensément ma deuxième année de titulaire de clin, avec des élèves tous plus mignons les uns que les autres (bon, ils étaient coquins aussi, faisaient de jolies conneries, style peindre un pote en vert, mais autrement, c'était un groupe qui roulait merveilleusement bien, et la classe la plus reposante et gratifiante que j'aie eue en 5 ans, et ce, malgré des histoires personnelles plus que bouleversantes), alors donc que je travaillais avec cette classe toute mimite, disais-je avant d'être interrompue par moi-même, j'ai eu à me batttre avec une famille qui refusait de mettre ses deux filles à l'école. J'avais déjà les frères, mais les filles (dont nous connaissions heureusement l'existence), pas moyen de les voir : vaccins à faire, maladies diverses, blabla, blabla, blabla... Et surtout, d'après nous, ce n'étaient que des filles, pas besoin de les cultiver et pas moyen qu'elles fréquentent des hommes (enfin, des garçons de 6 à 10 ans) dans une école mixte... Je savais que c'était ça le problème, parce que j'avais lu dans les yeux du père que j'étais une pute (le mot est faible par rapport à ce que son regard exprimait) de
1. travailler
2. dans une équipe mixte
3. sans voile
4. en pantalon
5. et parfois même en maillot de bain (à la piscine, pas à l'école, je vous rassure).
Bref, avec ma directrice (à qui je reconnais cette grandeur), nous nous sommes battues pendant plusieurs semaines (2 mois, je crois), à coups d'arguments divers, de menaces et d'angoisses. Et nous avons finalement vu approcher avec espoir la date où enfin allaient arriver les deux bouts d'chou, de 7 et 8 ans, pour lesquels nous nous étions battues.
Le jour arrive : pas de père. ARGHHHHHHHHHHH. Marie pête un plomb.
Mais finalement, avec 2 heures et demie de retard, le voilà qui finit par montrer le bout de son nez, de façon totalement inespérée...
... accompagné de ses trois femmes. Je trouve ça assez grossier qu'il vienne nous présenter son harem et n'amène toujours pas ses filles quand, tout à coup, à grands renforts d'anglais international avec accents pourris (de son côté comme du mien), je comprends que ses deux plus jeunes femmes sont en fait ses deux filles - et je suis trop choquée et sur-le-cutée pour en rire ou en pleurer.
Et oui, car ses deux gamines avaient déjà fini leur adolescence, cela se voyait à leurs formes, à leur visage, à tout leur comportement. Mais ce n'est pas grave, il nous maintenait qu'elles avaient 7 et 8 ans. Le délire total avait commencé pour moi.
M'enfin, point ne faut décourager les bonnes volontés : elles étaient inscrites à l'école, on allait les garder le temps de faire les dossiers de transfert vers le collège. Au moins, elles commenceraient à apprendre le français.
Bon, à vrai dire, c'était comique. J'avais deux aides éducatrices à plein temps dans ma classe pour m'aider à encadrer les activités sportives, les sorties etc. Elles aidaient les petits à attacher leurs lacets, à s'habiller, c'était très reposant pour moi et ça calmait les enfants d'avoir deux mamans supplémentaires. Ils n'étaient pas dupes, alors que les enfants, c'est toujours nul sur les âges (entre 18 et 90 ans, tu es vieille, c'est tout). Mais bon, c'était sympa. Et en fait, alors que les débuts ont été durs (avec les deux frères qui jouaient les gardes du corps pour s'assurer que pas un homme ne les approche et moi qui ne me sentais plus aussi à l'aise dans mes mimiques et ma théâtralisation excessive durant la classe), les deux grandes se sont habituées à l'école et se sont épanouies. Elles étaient trop mignonnes à sauter sur leurs chaises en levant le doigt pour que je les interroge et pour passer au tableau comme les plus petits. J'ai mis en place un cycle de lutte en EPS, pour qu'elles connaissent les joies de la mixité et du contact physique. Au début, elles ont râlé, mal au ventre, fatigue, etc, et puis elles se sont prises au jeu et elles dégommaient tout le monde, c'était poilant.
Franchement, j'ai adoré cette année et adoré ces gamines ! En plus, elles étaient super gentilles : tous les jours elles m'apportaient un plat typique de leur pays qu'elles avaient cuisiné spécialement pour moi - c'était pas toujours très bon, mais c'était tellement touchant !
Bien sûr, j'ai essayé de leur faire rejoindre le collège. Mais pas moyen : du moment qu'on ne pouvait pas prouver que les filles avaient de faux papiers (et ça, c'est le travail de la police, pas celui d'une équipe pédagogique) et que les parents refusaient de dire la vérité, je devais scolariser ces enfants comme des petites de primaire.
Et le plus drôle c'est que, pour qu'elles aillent au collège l'année suivante, j'ai dû faire des dossiers exceptionnels demandant qu'elles sautent une classe à cause de leur grande maturité, afin qu'elles soient accueillies en sixième avant l'âge légal. Le truc de dingue !
Vers la fin de l'année, alors qu'elles commençaient à mieux parler et à me faire vraiment confiance, j'ai compris qu'en réalité, ces deux jeunes femmes travaillaient dans un atelier de couture avant et après l'école - et que, donc, leur scolarité devait coûter bonbon à leurs parents puisque ça les privait d'un certain revenu. J'étais outrée... Alors que les garçons pouvaient rester à l'étude le soir et faire leurs devoirs dans de bonnes conditions, les filles, elles, repartaient chez elles travailler et ne pouvaient jamais faire les exercices que je leur donnais... Moi qui avais cru un moment que c'était par flemme qu'elles ne bossaient pas...
Enfin, un jour, la police a appelé à l'école pour nous demander des renseignements sur cette famille. La médecine de l'immigration avait trouvé louche que ces deux jeunes femmes soient déclarées comme des enfants de 7 et 8 ans, et avait ouvert une enquête au sujet de cette famille. Moyennant quoi, la police avait découvert que les gamines avaient en réalité 16 et 20 ans (ça me fait halluciner quand j'y repense ! On avait 6 ans d'écart, avec la grande, et elle m'appelait "maîresse", c'est le délire...). En remontant cette piste, ils étaient arrivé à un homme qui s'était présenté comme leur oncle mais qui en fait était surtout un gros salaud qui avait monté son réseau d'immigration clandestine, qui tenait facilement les gens qu'il faisait venir parce qu'il leur piquait leurs passeports, il faisait travailler les femmes dans des ateliers de couture (et sans doute les hommes je ne sais trop où). Bref, tout comme dans les films qu'on n'imagine même pas que ça existe tout près de chez soi. En somme, la police était en train de démanteler le réseau et de voir ce qu'il fallait faire de tout ce beau monde...
La chute
Cette histoire m'a beaucoup travaillée, en fait. Je pensais souvent à ces enfants que j'avais eus quelques temps dans ma classe et à ce qu'ils avaient vécu. Je ne savais pas quel sort leur serait réservé - théoriquement, j'aurais dû témoigner à un procès contre le gars qui tenait le réseau, mais j'attends toujours la convoc... Une ou deux fois pendant l'été, j'avais vu les filles m'appeler par la fenêtre de leur appartement quand j'allais faire mes courses. J'avais croisé les garçons à la poste, au marché, à Leader-Price... L'infirmière scolaire m'avait un peu parlé d'eux (elle les avait croisés dans leur nouvelle école). Puis silence radio. Où pouvaient-ils bien être ? Je ne me sentais pas d'appeler à leur ancien numéro de téléphone pour savoir s'ils avaient déménagé...
En tout cas, je pensais qu'ils étaient probablement repartis au pays...
Eh bien, vous l'avez sans doute compris, ils sont toujours à Vitry, puisque j'ai recroisé l'aînée tout à l'heure en revenant de ma pharmacie que j'aime toujours. Et ça m'a fait un plaisir fou !
C'est elle qui m'a reconnue en premier et on a juste parlé quelques minutes. Mais c'est des minutes de pur bonheur qui irradient encore dans mon être... Bref, incroyable mais vrai, la voilà en lycée professionnel qui prépare son examen de coiffure. Je n'en reviens pas !
Alors qu'elle peinait encore bien à l'oral quand je l'ai envoyée au collège, je dois dire qu'elle m'a bluffée : elle parle maintenant vraiment très bien, quasiment sans accent. C'est un plaisir de l'écouter.
Et puis elle a l'air épanouie et heureuse comme tout de pouvoir bientôt travailler... Quel bonheur !
Le bilan ?
Peu importe le mal de dos, les problèmes passés, présents et futurs, tout s'est envolé et ne demeure que ce bonheur profond qui palpite en moi. Et aussi cette certitude que tout est possible.
Cette rencontre m'a remis les idées en place et m'a permis de refaire surface au milieu des soucis quotidiens. J'ai retrouvé la paix intérieure.
Alors que j'étais dans une période assez sombre de remises en cause personnelle, de colère contre l'éducation nationale, d'angoisse pour mes élèves, de tristesse face à mon impuissance, voilà que je retrouve la force et l'énergie qui m'ont portée pendant 5 ans (et plus si affinités). Tout s'est restructuré. J'ai repris du recul, j'ai revu l'ossature de mes choix de vie, et me revoilà en paix avec moi-même et avec ce que je fais chaque jour.
Je sais que je suis quantité négligeable, que je ne suis pas au top pédagogiquement, que mes élèves ne progressent pas trop, que l'éducation nationale a de très grands torts et insuffisances, que certains enfants ne sont pas sortis de l'auberge... Oui, tout cela, je le sais plus que jamais.
Mais, maintenant, de nouveau, au fond de moi, je sais qu'un fou rire peut changer une vie. Et qu'à mon petit niveau, je crée un havre de paix pour mes loupiots. Un espace où ils peuvent trouver un peu de calme, un certain bien-être, et énormément de respect et d'admiration. C'est ça qui m'a toujours portée, et c'est ça qui continuera à me porter.
Alors merci pour ce petit clin d'oeil de Dieu, arrivé juste à point nommé, pour me remettre du soleil au coeur et à la tâche. J'ai un sourire accroché à l'âme aujourd'hui. Je n'ai plus peur de rien. La vie est belle.
Et en plus, il y a des liserons dans ma pelouse et les troènes embaument mon quartier, comme quand j'étais petite et que je me promenais avec mon papa ou ma maman.
Paix à vous tous.
Commentaires
1. Le mercredi 28 juin 2006 à 01:50, par Mariesg
2. Le mercredi 28 juin 2006 à 02:07, par moala
3. Le mercredi 28 juin 2006 à 16:54, par dunja
4. Le mercredi 28 juin 2006 à 16:55, par dunja
5. Le mercredi 28 juin 2006 à 21:12, par marie
6. Le jeudi 29 juin 2006 à 01:12, par moala
7. Le vendredi 14 juillet 2006 à 21:54, par Mariesg
8. Le mardi 30 janvier 2007 à 16:38, par Estelle
9. Le mardi 30 janvier 2007 à 23:07, par Mariesg
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