Comment chutent les civilisations
Par Marie Becker,
samedi 15 juillet 2006 à 15:36 :: Développement durable
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Thèmes : culture(s), Etat, idéaux, international, nature, politique, révolte
Petite réflexion autour d'un essai de Jared Diamond :
Effondrement - Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie.
(Merci Le Monde 2 et Fabien qui a pensé à moi en lisant cet article).
A vrai dire, la thèse de ce bouquin est franchement intéressante et totalement d'actualité. Enfin, personnellement, elle me parle beaucoup... L'auteur pense que certaines grandes civilisations disparues brutalement, comme les Mayas ou les Vikings, se sont en fait auto-détruites. Pas volontairement, mais par un effet pervers, à force de ne pas respecter leur environnement et de le laisser pourrir au point que les Hommes eux-mêmes ont été amenés à disparaître... Destin tragique.
En somme, il réfute les thèses actuelles selon lesquelles ces sociétés auraient en fait disparu suite à des événements brutaux et inéluctables comme (en vrac) invasions barbares, catastrophes naturelles ou autres bouleversements imprévisibles. Non, pour Jared Diamond, il s'agit plutôt d'actes inconsidérés de la part des Hommes, menant à une destruction à petit feu de l'environnement et entraînant des réactions en chaîne allant jusqu'à l'anéantissement complet et total. Finalement, les peuples sont responsables de leur survie (idem pour l'Empire Romain ou l'URSS, qui se sont effondrés suite à des implosions politiques - la cause n'est pas la même, mais le résultat si). La seule différence entre ces peuples anciens et nous, c'est que nous avons des connaissances approfondies et des technologies performantes qui devraient nous permettre et de mesurer notre impact sur l'environnement et de le réduire. M'enfin, là c'est moi qui parle...
Quelques exemples. Pour réfléchir et ne pas reproduire les erreurs passées.
Les Mayas
Vous les connaissez, n'est-ce pas ? La civilisation maya était extraordinairement avancée pour son temps, avec des trouvailles architecturales, artistiques, mathématiques ou astronomiques incroyables et presque mystérieuses (j'allais parler des Mystérieuses cités d'or, mais il s'agirait plutôt du peuple inca, non ?).
Bref, une civilisation réellement grande et qui a marqué son temps. Qui continue à nous impressionner, d'ailleurs, c'est pour dire...
Et pourtant, alors que les Mayas sont à leur apogée, ils disparaissent en quelques années. Au neuvième siècle, 90% de sa population a disparu, définitivement. Pourquoi ? Comment ? (C'est trop beau, comme effet de style, non ?).
La thèse de Jared Diamond est qu'il s'agit là d'un écocide - débâcle envrionnementale provoquée par l'activité humaine.
Tout commence par la déforestation massive du pays (et si vous ne pensez pas à l'Amazonie en lisant ces mots, remettez-vous en question - si, en revanche, vous oubliez la Mauritanie, je vous pardonne, mais réfléchissez-y, il y a beaucoup à dire au sujet du déboisement par les nomades du désert - c'est juste moins visible parce que moins boisé, mais l'impact en est d'autant plus désastreux). Les Mayas utilisent énormément de bois : c'est un combustible, on l'emploie comme matériau de construction, et surtout, on en gâche des tonnes (euh, des stères ?) pour chauffer le plâtre dont sont recouverts maisons et monuments. Bref, on gaspille le bois, c'est pas grave, ça repousse, y'en a partout, c'est que du bois, après tout (remarquez, ils ne se disaient peut-être pas du tout ça, j'extrapole, mais c'est pour rendre mon récit plus vivant. Oups, je vais arrêter de faire ma maline). Sauf que...
D'abord, quand il y a moins de forêts, il y a moins de pluie. C'est une chose qu'on a tendance à trop oublier... Et ça rejoint ma Mauritanie. Plus les nomades coupent les rares arbustes du désert pour en construire des abris de fortune ou des enclos pour leurs chèvres, plus le désert est sec. Il semblerait que l'Australie subisse aussi le contre-coup de ce genre de politique de déforestation (mais je connais mal l'Australie). Et je me souviens très bien que si l'Espagne est si aride, c'est parce que les moutons ont mangé ses forêts (raccourci saisissant). Bref, les Mayas coupent des arbres et leur climat devient plus sec. En plus, ils n'ont pas de bol (et ils ne pouvaient pas y faire grand chose), ça tombe exactement en même temps qu'une légère variation du rayonnement solaire qui aurait, de toute façon, asséché leurs terres. Disons juste que leur comportement irresponsable n'a fait qu'empirer la situation - mais dramatiquement.
Mais ça n'est pas tout. Plus de bois implique érosion croissante. Or, ils habitent sur des terrains en pente. En haut des collines, là où il y avait auparavant des arbres, la terre est acide et stérile. Comme cette terre n'est plus retenue par les racines et les sous-bois, elle glisse le long des pentes et va remplir les vallées. Peu à peu, elle recouvre tout. Le problème c'est que les vallées deviennent alors incultivables. Or le peuple est nombreux, on pratique une culture intensive de maïs et de pois (sans doute ne connaît-on pas ici l'assolement triénal) et, en fin de compte, on ne parvient plus à produire suffisamment de denrées agricoles pour subvenir aux besoins de tout ce beau monde.
A cela s'ajoutent évidemment des luttes de pouvoir, il y en a dans toutes les civilisations à un moment ou à un autre. Ca n'aide pas, de toute façon, à prendre des décisions intelligentes... En fait, ils étaient probablement tellement imbus d'eux-mêmes et occupés à asseoir leur pouvoir et leur prestige qu'ils ne se sont peut-être même pas rendu compte que le peuple mourait (tiens, mangez donc de la brioche au lieu de geindre sous mes fenêtres...). Sans compter les impôts exhorbitants qu'ils devaient prélever pour construire des monuments superbes (mais quelque peu inutiles, si on y réfléchit à deux fois...).
Conclusion ? Manque d'eau. Manque de bois de chauffage. Manque de nourriture. Famines. Luttes et guerres intestines pour récupérer de minuscules lopins de terre même pas fertiles. Mortalité forte (surtout pour les enfants). Migrations de masse (mais probablement pas suffisamment, chacun agissant au petit bonheur comme il le pouvait). Pas d'argent. Pas de ressources. Tout concourt à faire disparaître ce peuple prestigieux.
Cela peut paraître exagéré ou grotesque, mais il semblerait que l'étude des squelettes montre des signes frappants de malnutrition (os poreux, dents abimées...). En somme, c'est crédible.
Et pourquoi, comment ? A cause de la déforestation. Un peuple qui n'a pas pensé à entretenir son environnement, qui l'a sur-exploité et qui en est mort... Oups, ça fait froid dans le dos.
Les Vikings
Encore une histoire gaie...
On a longtemps attribué la disparition des Vikings à la "petite glaciation" commencée vers l'an 1400 (je vous rassure, je découvre avec vous). Bon, ça simplifierait la vie de tout le monde que cela soit la vraie raison de leur disparition, car alors, plus besoin de remettre en cause les comportements, c'était juste inéluctable. Sauf que Jared Diamond fait remarquer qu'à la même époque, les Inuits, eux, survivent. Bon, certes, ils ont sûrement plus l'habitude du froid que les Vikings, mais quand même, ça interroge... D'autant plus qu'à cette époque, les Inuits sont techniquement moins avancés que les Vikings : ils ne sont pas entrés dans l'âge de fer, par exemple. Ils n'ont pas la puissance de construction navale viking. Ils n'ont pas, comme les Vikings, amassé les heures de navigation ou la visite de contrées lointaines qui auraient pu les amener à développer des connaissances nouvelles et à mieux gérer le changement de climat. Ils devraient donc avoir moins de resosurces pour survivre... Que s'est-il donc passé ?
D'après Jared Diamond, le drame viking vient de l'incapacité à s'adapter : les Vikings ont refusé de changer leur mode de vie (peu importe pour quelles raisons) et ils en sont morts. Petit résumé en images (enfin, en mots imagés, disons).
Vers 968, Erik le Rouge est banni de Norvège, c'est bien fait, il n'avait qu'à pas tuer tout le monde. Il part avec ses potes Vikings s'installer plus au nord, dans l'actuel Groënland. C'est verdoyant (à l'époque, il n'y a pas encore eu la petite glaciation, si vous m'avez suivie). C'est sympa. Bon, un peu plus froid que la Norvège, mais ça fait aller.
En fait, les Vikings sont arrivés avec tous leurs biens, à commencer par leurs élevages de poules, vaches, cochons, moutons, chèvres et autres animaux comestibles (escargots ?). Le truc c'est qu'il fait quand même sacrément froid, quand on y réfléchit bien. Alors ça commence par la crevaison (!) de pas mal de bêtes puis par la construction d'étables pour les garder au chaud. On a donc besoin d'énormément de bois. Sans compter tout le foin nécessaire à nourrir ces bébêtes goulues.
A cela, ajoutons que les Hommes, étonnamment, ont aussi relativement froid à la basse saison. Ils se construisent donc des maisons bien chaudes, avec des tas de jolis meubles en bois, une cheminée qui consomme aussi beaucoup de bois... (à croire que ça commence toujours comme ça...).
En somme, on déforeste, on épuise les pâturages, on brûle la tourbe, les animaux creusent le sol et arrachent l'herbe, la terre est balayée par le vent, il n'y a plus rien... Et vu que la population augmente, on épuise extrêmement vite toutes les maigres ressources de ce pays.
C'est pas grave, on ne va pas se remettre en cause pour si peu. On continue à vivre comme en Scandinavie. La vache est symbole de prestige. mangeons-en, quel qu'en soit le prix. Le poisson est nombreux ? On s'en fout, c'est frappé par un tabou social, bah, c'est caca, n'y touchez pas...
A côté de cela, les Vikings continuent à partir en expédition aux quatre coins (!) du globe. Mais pas du tout pour trouver du bois ou des produits qui les aideraient à vivre mieux. Non, non, ils ont mieux à faire : chasser le morse et récupérer l'ivoire pour en faire une monnaie d'échange et acquérir des produits de luxe (cloches, soie, lin, verre, bronze...) pour les riches (comme d'hab...). Ils agressent tout le monde et en particulier les Inuits qu'ils tuent ou réduisent en esclavage. Du coup, ils ne risquent pas d'apprendre quoi que ce soit de nouveau, et notamment pas comment survivre face aux conditions climatiques extrêmes. Pourtant, les Inuits auraient pu leur enseigner la pêche en mer glacée, la chasse au phoque (nourriture + fourrure), la fabrication du harpon, du kayak, de l'igloo (ou comment se chauffer à peu de frais)...
En conclusion, c'est la fin de cette civilisation qui meurt à petit feu de ne pas avoir su s'adapter. C'est l'épuisement des ressources écologiques qui en est la cause première. Et la revanche des Inuits termine le travail déjà bien entamé par l'aridité du climat (ben oui, à force, ils en ont marre de mourir, alors ils se lancent à la chasse au Viking... On peut les comprendre, non ?). Et c'est même pas vraiment triste. Juste très bête comme fin.
En vrac
Sans entrer dans les détails (d'une part parce que je ne les connais pas, et d'autre part parce qu'ils ne sont pas développés dans l'article sur lequel je me base et que je n'ai pas encore lu le livre original - mais cela ne saurait tarder), voilà quelques autre exemples d'effondrements de civilisations liés à des écocides...
- La ruine de l'Ile de Pâques : déforestation complète (encore ! ! !) pour construire d'énormes statues.
- L'Empire sumérien du Croissant fertile (Syrie, Irak, Liban) - qui a inventé l'écriture, les mathématiques, la métallurgie et un tas d'autres choses - s'est effondré vers 4000 avant notre ère suite à un déboisement généralisé (tiens tiens...) qui a eu pour conséquences des sécheresses affreuses et une complète désertification de la région.
- La civilisation des Indiens Anasazis (vers 600 avant JC, dans le sud-ouest américain) s'est éteinte en 1200 environ suite à sa gestion dramatique de l'eau (tiens, ça change).
- L'Empire Khmer d'Agkor Vat et d'Angkor Thom (je ne le connaissais pas, celui-là) s'est effondré au XV° siècle. Raisons multiples allant de la guerre de religions aux invasions siamoises. Mais, encore et surtout, une très mauvaise gestion de l'eau (systèmes d'irrigation contre-performants au niveau environnemental).
Bilan
Quelques constatations permettent de faire le point et de savoir où se situer sur l'échelle de l'auto-destruction... Sachant qu'une civilisation peut s'écrouler très rapidement alors même qu'elle est au sommet de sa gloire et de sa puissance, il faut veiller tout particulièrement sur la gestion de l'environnement. L'écocide est une réalité. On en a d'ailleurs peur et on en parle (réchauffement climatique, amoindrissement de la couche d'ozone, pollutions diverses............). Mais il ne faut pas sous-estimer les risques.
En fait, Jared Diamond met en place une grille de lecture des sociétés. Lorsque les 5 facteurs suivants sont réunis, c'est très très mauvais signe : la civilisation en question n'en a plus pour longtemps...
- Les Hommes négligent leur environnement et lui infligent des dégâts irréparables (écocide, donc).
- Des changements climatiques surviennent, en général suite aux pertubations créées par l'activité humaine (du déboisement à la pollution en passant par d'autres phénéomènes indirects).
- Les pays voisins profitent de la faiblesse de la société (crise économique + insuffisance des matières premières, + pauvreté) pour intervenir militairement. Cela crée un phénomène supplémentaire de désagrégation de la société et du pouvoir.
- Les anciens partenaires économiques, politiques ou culturels disparaissent progressivement de notre cercle de relations internationales ou se tranforment en ennemis.
- Les élites et les gouvernements ne prennent pas la mesure de ce qui se passe, qu'ils soient occupés à s'en mettre plein les poches ou qu'ils aggravent encore le phénéomène par un repli sur leur propre confort.
Jared Diamond pense qu'il existe actuellement dans le monde six régions (ou civilisations) fort proches du "collapsus" car combinant ces cinq facteurs. Là, je ne suis pas apte à en juger, mais je vous les lâche :
- le Rwanda (Alain, tu t'y connais bien, qu'en penses-tu ?),
- Haïti,
- l'Afghanistan,
- la Somalie,
- l'Afrique subsaharienne,
- les îles Salomon (je ne sais même pas où c'est, honte à moi).
Par ailleurs, beaucoup de pays sont touchés par la combinaison de deux ou trois des facteurs que cite Diamond, en particulier les dommages environnementaux associés au réchauffement climatique. C'est le cas, semble-t-il , en Chine, en Russie, en Australie, dans le Montana.
Bon, cela dit, l'idée n'est pas ici de vous effrayer (bien joué, Marie !), mais de vous mettre en garde. Il est encore possible d'agir et de réagir. Nous possédons plus de technique et plus de médias que les Mayas ou les Vikings. Nous sommes donc capables de faire quelque chose pour sauver notre planète. Reste à savoir si nous le souhaitons vraiment...
Commentaires
1. Le mardi 18 juillet 2006 à 00:39, par dunja
2. Le vendredi 21 juillet 2006 à 00:50, par Mariesg
3. Le dimanche 23 juillet 2006 à 03:01, par Alain Saint-Etienne
4. Le lundi 24 juillet 2006 à 12:58, par dunja
5. Le mercredi 2 août 2006 à 14:22, par Marie
6. Le mercredi 27 septembre 2006 à 11:22, par Estellounette
7. Le mercredi 11 octobre 2006 à 11:12, par Estellounette
8. Le mercredi 11 octobre 2006 à 23:26, par Mariesg
9. Le lundi 30 avril 2007 à 18:25, par Eric L
10. Le lundi 30 avril 2007 à 21:18, par Mariesg
11. Le mardi 1 mai 2007 à 15:39, par Eric L
12. Le mardi 1 mai 2007 à 18:30, par Mariesg
13. Le mardi 1 mai 2007 à 20:13, par Eric L
14. Le mardi 1 mai 2007 à 21:04, par Mariesg
15. Le mercredi 2 mai 2007 à 10:44, par Eric L
16. Le dimanche 7 février 2010 à 16:08, par Sunshine
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