Je ne vais pas vous raconter tout le livre, mais je serai obligée de faire référence à son contenu pour vous expliquer un peu où je veux en venir. Mais, ne vous inquiétez pas, je ne vous raconterai pas la fin, et je ne dévoilerai rien qui puisse gâcher votre lecture, si toutefois vous décidiez de vous plonger dans ce bon bouquin (abordant un thème très sérieux, comme vous n'allez pas tarder à le découvrir, mais le traitant de façon légère et ludique, ce qui en fait un texte fort agréable à lire - de mon point de vue).
Alors, trève de prolégomènes, de quoi s'agit-il ? La question posée par ce roman est celle de l'humanité : qu'est-ce qu'un être humain ? Qu'est-ce qui définit l'être humain par rapport aux autres espèces animales ? Quelle est la caractéristique qui fait que nous ne sommes pas des animaux comme les autres ? A quel moment avons-nous franchi le pas de l'humanité ? Quels actes font de nous une espèce différente des autres ?

OK, d'accord, je le reconnais, ça peut paraître un peu vide de sens. C'est évident : un être humain est défini par son code génétique. On est humains parce que nos parents sont humains etc.
C'est vrai. Mais la question que pose Vercors prend tout son sens quand on la remet dans son contexte historique : le roman a été écrit en 1952. Le monde sort de la deuxième guerre mondiale et des idées abominables de purification ethnique, de sous-races et d'hommes moins humains que les autres. On est aussi en pleine colonisation. Les "nègres" sont vus comme inférieurs par bien des gens.
En bref, la question de l'humanité n'est pas inutile.

Quant à moi, même si je sais bien évidemment reconnaître un être humain, je pense que la question vaut la peine d'être posée. Enfin, ça ne me paraît pas si inintéressant que ça. Et je pense qu'on peut apprendre beaucoup de choses en se penchant sur la question.
Bon, je vous explique quand même quel est le contexte fictif de cette question, afin que vous compreniez qu'il ne s'agit pas juste d'un essai littéraire mais bien d'une histoire qui a un sens.
Au cours d'une mission, des ethnologues tombent sur une tribu étrange, à mi-chemin entre le singe et l'Homme (c'est-à-dire plus évoluée que les grands singes, mais moins que les hommes de Néandertal). A-t-on affaire à une nouvelle espèce de singes fortement évolués ou bien s'agit-il d'êtres humains ? La question peut paraître bête, mais les conséquences de la réponse qu'on apportera à cette question sont vraiment très importantes pour cette espèce comme pour le reste de l'humanité (là, je n'en dis pas plus, je vous garde le suspense).
Bref, de là naissent force questions et force réponses, que je ne vais pas toutes reprendre ici. Je ne tiens pas à faire un résumé de l'histoire et des conclusions auxquelles elle aboutit. Mais je dois dire que le sujet m'a titillée et je vais vous faire part des réflexions qu'il a suscitées en moi (certaines se basant très précisément sur le bouquin, d'autres étant plus libres et plus personnelles). Je n'ai pas de réponse nette pour le moment. A vous de compléter ma réflexion et de faire avancer le schmilblick.
Je pense que cette réflexion continue à être d'actualité, à une époque où les crimes ethniques existent encore (de la Chine au Rwanda en passant par bien d'autres pays), où certains discours politiques nationalistes tendent à faire croire qu'il existe des races inférieures et où on continue à entendre que les personnes handicapées sont des poids pour la soiciété et qu'il faut avorter si on attend un enfant trisomique... Il est important de remettre les choses en place.
Et même si l'ADN est la réponse ultime et irréfutable à la question de l'humanité, je pense qu'on doit aussi réfléchir plus "humainement". Parce qu'à la limite, le trisomique ayant un chromosome de plus que nous ne possède pas notre ADN et n'est pas humain (quelle horreur d'oser même penser cela). Et quand on pense qu'on partage 98% de notre ADN avec les singes, ça fout les boules. Pire, je crois qu'on en partage 99% avec la mouche... BZZZZ. J'en tremble encore...
Je pense aussi aux enfants sauvages comme Victor de l'Aveyron. Bon, ça fait quelques années qu'on n'en a pas croisé (encore que je crois me souvenir qu'on a trouvé un enfant sauvage au début des années 90). Mais la question se pose : même si ces enfants possèdent le même ADN que nous, le fait que leur comportement soit totalement "anormal", "décalé", "asocial", bref complètement autre, cette différence absolue ne les sort-elle pas du cadre humain ?
Bien sûr, j'en rajoute pour choquer. Mais je me rends compte que, pour parler d'humanité, on se base sur un ensemble de personnes et non pas sur l'individu en tant que tel. Et je crois que c'est important. Parce que si on s'en tient à l'individu, la moindre différence peut le faire exclure (arbitrairement) de l'humanité. Alors qu'en s'en tentant à un groupe, on prend en compte toutes les "déviances" (sociales, génétiques...) et on s'éloigne d'un risque d'"épuration".

Bref, je me suis un peu égarée. Et j'ai bien peur que le sujet ne passionne pas les foules alors que, de mon point de vue, il est crucial (et passionnant !). Bref, je m'y jette, histoire d'avancer un peu.
En fait, avant de lire ce livre, j'aurais répondu tout bêtement que ce qui distingue l'Homme de l'animal, c'est qu'il enterre ses morts. Pour moi, c'était le signe du passage à autre chose peut-être parce que cela signifie implicitement qu'on croit en quelque chose de plus grand que l'Homme, qu'on est capable de concevoir une dimension invisible, et qu'on accorde une importance à quelqu'un qui, visiblement, n'est plus. Ben sauf que, depuis, j'ai appris que les fourmis aussi enterrent leurs morts (bon, j'avais bien vu, d'ailleurs, qu'elles les trimballaient jusqu'à leur fourmilière, mais je n'avais jamais réalisé que ça remettait en cause ma conviction). Bref, quoi qu'il en soit, ma théorie est mise à mal, et il faut trouver autre chose...
Alors quoi ? La technique ? Les castors construisent bien des barrages. L'élevage ? Les fourmis (encore elles) en font bien. Et puis les Hommes étaient Hommes avant d'élever des animaux...
Le langage articulé ? Et les perroquets ? D'accord, ils ne font peut-être que répéter bêtement ce qu'ils entendent. Mais j'ai moi-même connu un mainate fort intelligent. Et puis de toute façon, les enfants commencent en répétant...

Non, finalement, c'est plus complexe qu'il n'y paraît... Ou alors bien plus simple. Quelqu'un, dans le roman, expose cette idée : l'Homme va chez le coiffeur, ce qu'aucun autre animal ne fait. Ou encore : l'Homme prend soin de son apparence. C'est amusant, parce que c'est vrai. Mais bon, outre le fait qu'on n'en sait rien pour les plus anciens des êtres humains, on a aussi repéré qu'un grand singe élevé chez les Hommes devient pudique et cherche à cacher ses parties génitales, et aussi peut devenir coquet. Alors bon... C'est peut-être juste une question d'environnement.
Non, bien sûr, la réponse qui vient immédiatement (et c'est pour ça que je l'ai différée), c'est la question de l'âme : l'Homme aurait une âme, pas un animal. Ou bien, puisque l'âme est une notion abstraite, l'Homme pratique des rites et des rituels. Il a des tabous. Il croit en Dieu (ou n'y croit pas, mais est capable de concevoir la possibilité de l'existence d'un être supérieur). C'est sûr, c'est la réponse la plus simple qu'on puisse apporter à la question. Mais, en fait, on ne sait pas ce qu'il en est pour les animaux (là encore, je me fais l'avocat du diable) : après tout, faire pipi sur un réverbère tient peut-être du rite religieux chez le chien... Et hurler à la lune, c'est peut-être une forme de prière ? On ne sait pas...
On peut aussi parler de la connaissance du bien et du mal. Sauf qu'un animal domestique apprend très vite ce qui est bien et ce qui est mal. Et je ne pense pas que ce soit seulement du réflexe conditionné. Par exemple, Vicky, le chien de ma grand-mère il y a quelques années, était loin d'être idiot. Il avait compris qu'il ne fallait pas manger le linge, alors il allait manger celui de la voisine. Il avait aussi pigé qu'on était gentil avec lui quand il boîtait, alors il faisait semblant d'avoir mal quand quelqu'un le regardait, et dès qu'on tournait le dos, il se remettait à courir. Non, je pense que la vraie différence est ailleurs...

Une hypothèse qui vient aussi assez rapidement à l'esprit, c'est la perversion de l'être humain : l'Homme est capable des pires perversions. Je ne vais pas m'étaler sur le sujet des "perversions" sexuelles (du moins, de ce qu'on peut considérer comme tel) : on sait maintenant que beaucoup d'animaux "partouzent", que les loups pratiquent la sodomie, que les dauphins se font des fellations, etc. La différence majeure est peut-être qu'aucun animal n'a besoin d'en attacher un autre et de le fouetter pour éprouver du plaisir. Mais bon, je ne pense pas non plus que ce soit le cas de la majorité des êtres humains, bien heureusement. Peut-être qu'il y a plus d'humanité, finalement, dans le fait de considérer certains actes comme déviants et pervers que dans le fait de les accomplir. Enfin, il est vrai aussi que la violence et la torture sont assez humains, malheureusement. Mais je trouverais triste de limiter la définition de l'humanité à des choses aussi basses et négatives que celles-là.
En fait, il y a aussi en l'Homme cette propension à agir de façon désintéressée... Encore que l'amour inconditionnel d'un chien pour son maître puisse nous en remontrer dans le domaine du désintéressement !

Le souci est surtout, je pense, qu'on ne peut pas définir simplement l'Homme par un trait unique et particulier qu'il ne partagerait avec aucune autre espèce animale. Je crois qu'on doit se baser sur un faisceau d'éléments qui se complètent les uns les autres. Et je tiens à redire aussi que cela s'observe sur un groupement humain et non sur un individu pris à part.
Voici donc tout ce qui, pour moi, serait le propre de l'Homme (tiens, marrant que je n'aie pas pensé au rire...).
1. L'abstraction. L'esprit mathématique. La capacité à passer du matériel à l'immatériel, à raisonner, à généraliser, à déduire... Bref, la logique.
2. L'esprit métaphysique. La foi - comme le refus de Dieu. La capacité de concevoir un être supérieur, et de s'en sentir dilaté.
3. La gratuité de certains actes (bons ou mauvais).
4. L'art, évidemment, sous toutes ses formes.
5. La capacité de trouver en soi des raisons d'être heureux ou malheureux (c'est-à-dire pas uniquement à cause de ce qu'on subit, mais malgré ce qu'on subit). Je peux vivre des choses agréables et déprimer, comme je peux vivre des choses horribles et trouver en moi la force d'être heureuse. C'est-à-dire que je peux mentalement m'extirper de mon environnement.
6. Un questionnement, une curiosité face au monde. Ce que Vercors appelle "la lutte contre le silence des choses" (je trouve cette expression extraordinaire). En gros, une façon de ne plus être la nature, de ne plus la subir, mais de l'interroger.
7. Le fait que nos existences écrivent une histoire.
(8. La drogue).

Bref, voilà ce que j'ai trouvé, ce que ce roman m'a inspiré. Je ne crois pas qu'il existe une réponse unique qui englobe tous les êtres humains en éliminant tous les animaux. Je ne sais pas si mes critères s'accordent avec tous les degrés d'humanité que la Terre a portés. Et j'ai sûrement oublié des tas de choses importantes. Mais disons que ces critères font que moi, Marie, je me sens appartenir à l'espèce hulmaine et j'ai l'impression de dépasser ce qui est animal en moi. Ces critères sont peut-être simplement ce qui donne du sens à toute vie ?
Bref, j'espère que mes élucubrations ne vous ont pas trop ennuyés. Cela faisait longtemps que je n'avais pas abordé de sujet de philosophie ou de psychologie dans ce blog, ça me manquait. Ca fait du bien, parfois, de laisser l'esprit se poser des questions purement abstraites (quoiqu'il s'agisse aussi là de choses très concrètes).
En tout cas, j'attends vos réponses et d'autres idées de réflexion.
Et je persiste à penser qu'une réflexion de ce type serait fondamentale dans les écoles (et les foyers), pour que chacun prenne conscience de l'humanité de son prochain. Je ne dis pas que cela réduirait les violences quotidiennes. Mais cela amènerait peut-être à changer le regard que l'on porte sur les autres et, en particulier, sur ceux qui sont différents.

Oups, ben ce coup-ci, j'ai été longue....