Ce bouquin ne ressemble à aucun autre. Il entremêle les voix de différents personnages, tous très approfondis, qui se croisent sans forcément se rencontrer (au sens vrai de la rencontre).
De la concierge surdouée d'un appartement parisien aux propriétaires chics et apprêtés, de celui qui ne sortira jamais du moule à celle qui se fait montrer du doigt justement parce qu'elle ne se soucie pas du regard des autres, du clochard à la normalienne en passant par le drogué, chacun possède une vie propre et unique.
On les découvre progressivement, avec leurs penchants, leurs travers, leurs forces et leurs faiblesses, et tous sont très humains – ce qui ne signifie pas forcément attachants, mais souvent quand même si.
Les mondes s'entrechoquent ou se pénètrent, de façon parfois incongrue, et on reconnaît certains traits de caractère tout en s'en défendant. C'est assez amusant, même si je ne dirais pas que le livre est rigolo.

En tout cas, il est très tendre et on ne peut s'empêcher de formuler des projets pour les personnages – parfois déçus, d'ailleurs (mais malgré tout, la fin me semble parfaite, ce qui est rarement le cas).
Je reconnais quand même que j'ai eu un peu de mal à accrocher au début. Un peu trop intellectualisant. Sans doute pour qu'on comprenne bien à qui on a affaire. Mais une fois cette étape franchie, ça coule tout seul. Les événements se mêlent aux réflexions, et les souvenirs à la poésie. Qu'on approuve ou non les conclusions des personnages, on ne peut pas y rester indifférent...
Bref, c'est – à mes yeux – un très bon livre comme j'aimerais en lire plus souvent.

Comme d'habitude, un extrait pour vous mettre l'eau à la bouche (tout en sachant que c'est à moi qu'il fait plaisir, et qu'il ne vous parlera peut-être pas) :

Savez-vous ce que c'est, une pluie d'été ?
D'abord la beauté pure crevant le ciel d'été, cette crainte respectueuse qui s'empare du cœur, se sentir si dérisoire au centre même du sublime, si fragile et si gonflé de la majesté des choses, sidéré, happé, ravi par la munificence du monde.
Ensuite, arpenter un couloir et, soudain, pénétrer une chambre de lumière. Autre dimension, certitudes juste nées. Le corps n'est plus une gangue, l'esprit habite les nuages, la puissance de l'eau est sienne, des jours heureux s'annoncent, dans une nouvelle naissance.
Puis, comme les pleurs, parfois, lorsqu'ils sont ronds, forts et solidaires, laissent derrière eux une longue plage lavée de discorde, la pluie, l'été, balayant la poussière immobile, fait à l'âme des êtres comme une respiration sans fin.

Voilà, c'est pour des moments de pure poésie comme celui-là (ou comme celui que je vous ai mis dans les arbres), que j'ai aimé ce livre si fort. Il m'a fait rêver, donné envie de lire Anna Karenine, de regarder les films d'Ozu et de changer mon regard sur les natures mortes... C'est un signe !
Mais finalement, ce qui m'a le plus touchée, c'est qu'il s'agit là d'une histoire de rencontres, où l'on apprend à tomber les masques pour être soi-même parce qu'on a face à soi un regard confiant et bienveillant. Cela, c'est tellement précieux que nul ne peut en être privé. Tout le monde y a droit, quel que soit son statut. Et tous, dans le regard des autres, nous pouvons être des princes.
C'est plein d'espoir, ça donne envie de vivre et de s'aimer.