L'un des aspects les plus sympas du voyage au Bénin, était la rencontre avec des gens "normaux" du pays, c'est-à-dire autres que le personnel de tourisme qu'on croise habituellement dans un voyage (guides, chauffeurs, hôteliers, restaurateurs...). Là, nous avons pris le temps de rencontrer d'autres personnes, et notamment des artisans à l'oeuvre. Certaines rencontres étaient programmées, puisqu'il était prévu que nous allions visiter les centres de fabrication de telle ou telle chose. Mais d'autres rencontres se sont faites au petit bonheur, en fonction de l'inspiration du moment. Nous nous arrêtions chez les gens et nous leur posions un tas de questions sur leur travail. J'ai été impressionnée par la chaleur des ces artisans, qui étaient prêts à prendre du temps pour nous, pour nous expliquer leur travail et nous montrer les différentes étapes de fabrication. Sans râler contre le temps que nous leur faisions perdre, sans insister pour que nous achetions quelque chose (même s'ils en avaient probablement envie), sans demander quoi que ce soit en échange de ce temps et de ces informations précieuses...
Et à mesure que nous avons rencontré ces personnes, nous avons été vraiment sidérés, une fois de plus, par l'ingéniosité déployée et par la richesse des techniques employées...
"Petit" résumé de ce que nous avons appris par ces artisans... Avec quelques photos pour illustrer mes propos.

La pêche artisanale

Bien qu'une grande partie de la consommation de poissons du Bénin soit due à la pêche industrielle, bon nombre de pêcheurs traditionnels subsistent. Ils permettent de vivre à leurs familles et il paraît qu'ils pêchent beaucoup plus de variétés de poissons que les industriels. Nous avons rencontré deux types de pêche artisanale.
La première, sur la côte atlantique, est vraiment très très impressionnante, parce qu'elle demande un travail de titan et une grande coordination entre les pêcheurs. Très tôt le matin, des hommes partent en barque poser leur filet au large (petite barque pour mer parfois très agitée... Déjà ça, c'est fascinant !). Le filet est attaché à une corde immense dont une extrémité reste à terre. Je ne sais pas quelle longueur cela peut mesurer. Plusieurs dizaines de mètres, ça c'est sûr, et même probablement plusieurs centaines de mètres. Lorsque le filet est lâché dans l'eau, les hommes, femmes et enfants restés sur le rivage se mettent à tirer sur la corde pour ramener le filet. Je suppose que la barque serait trop fragile ou trop petite pour remporter le poisson, ou alors qu'il faudrait trop d'hommes à bord pour sortir le filet de l'eau. Bref, on tire sur cette corde pendant 4 à 5 heures d'affilée pour que le filet et ses beaux poissons frétillants arrivent enfin sur la plage. Je ne vous raconte même pas l'état des mains de pêcheurs, abîmées par la corde, le sel et l'eau... Je trouve ça fou d'accomplir un tel effort ! Mais c'est visiblement très répandu, comme technique, et on a vu tout un tas de personnes pratiquer ce genre de sport national sur la route des pêches entre Cotonou et Ouidah.
Bon, je mets quand même en ligne deux de mes photos, mais elles sont en noir et blanc alors on ne voit pas très bien (c'est pour ça que je vous ai mis un lien vers un site avec des photos en couleurs...), et en plus, ils posent un peu trop sur la deuxième...

Dans la lagune (entre Cotonou et Ganvié, entre autres), la pratique de la pêche artisanale est différente. Les hommes fabriquent des pièges à poissons. Pour cela, ils plantent au fond de la lagune des branchages en rond. Les branches doivent être assez longues pour dépasser de l'eau, et il faut que les hommes plongent pour aller les fixer sur le sol sableux. Ensuite, il faut attendre plusieurs mois que le bois commence à pourrir et à se décomposer. Les poissons sont alors attirés car ils sont friands de bois en décomposition. Ils s'installent donc au milieu des branchages pour leur petit festin. Il ne reste plus qu'à installer un filet autour des pièges et à plonger pour récupérer les poissons. Bon, là, on n'a pas pu voir le détail de toutes ces étapes, mais une grande partie des habitants de la lagune pratiquent ce type de pêche pour nourrir leurs familles. Et c'est assez rigolo de voir tous ces branchages sortant de l'eau à perte de vue...
Voilà à quoi ça ressemble. Et si vous regardez bien, sur la deuxième photo, vous pouvez voir les filets installés sur les branchages de l'"acadja" (c'est le nom de ce piège à poissons) :

L'extraction du sel

Nous avons rencontré des femmes travaillant à extraire le sel de l'eau de la lagune, et elles nous ont montré les différentes étapes de leur travail. Elles s'installent dans un périmètre saisonnièrement inondable. De l'eau salée recouvre alors une bonne partie du terrain. Ces femmes (c'est un travail de femmes, je suppose que les homme pêchent ou ont une autre activité) recueillent l'eau et la filtrent de ses impuretés (il faut dire qu'elle est bien sale, et pleine de sable). Pour la filtrer, elles utilisent un filtre en sable : petit monticule de sable à la base duquel elles installent un autre filtre - que nous n'avons pas vu - sans doute fabriqué à base de matériau moderne (plastique, métal ou autre). Elles font donc couler l'eau à travers ces filtre et la récupèrent à la sortie extrêmement pure (c'est d'ailleurs impressionnant, elle a alors l'air de sortir du robinet...) mais salée. Le problème étant que la salinité n'est pas forcément suffisante pour qu'il soit intéressant de travailler sur cette eau. Petit test, donc, pour savoir si on va ou non utiliser cette eau : elles plongent dedans des noix de palme. Si les noix flottent, c'est bon, on peut utiliser cet échantillon. Si elles coulent, c'est qu'il n'y a pas assez de sel, ce n'est pas rentable de travailler dessus. On attend d'avoir un échantillon plus salé.
Lorsque les femmes ont trouvé un échantillon assez salé, elles le versent dans une marmitte sur le feu et attendent que l'eau s'évapore en touillant... L'odeur est assez âcre, et il fait vraiment chaud dans leurs cases (ce sont des cases construites uniquement pour le travail du sel, probablement pour mettre tout à l'abri de la pluie et des impuretés). Bref, c'est sans doute très fatiguant. En tout cas, quand l'eau s'est évaporée, on peut enfin prendre le sel et le vendre - et il est vraiment beau et bon ! Pas besoin de la technique moderne pour faire du beau boulot. Sauf que là, évidemment, les quantités produites ne sont sans doute pas comparables...
Sur la première photo, vous pouvez voir la lagune avec des tas de sable (les filtres à sel) et les cabanes dans lesquelles travaillent les femmes. Sur la deuxième, vous voyez l'intérieur d'une de ces cabanes, avec les femmes travaillant à faire chauffer l'eau pour obtenir le sel - notez la fumée...

La poterie

Là, je dois dire que je ne vais rien vous apprendre, c'est la technique traditionnelle de tout potier : on prend de la terre (ici, la belle terre de barre, rouge et grasse), on la modèle et on la fait cuire dans le feu. Sauf qu'il y a aussi une étape de vernissage à l'argile, et que c'est quand même très impressionnant, parce que la cuisson ne se fait pas dans des fours mais bien dans des feux de bois extérieurs. Je me demande comment on réussit à ne pas tout brûler... Sans doute l'expérience.
En tout cas, le résultat est superbe.
Quelques images de ce travail (feu et vernissage).

La fabrication du savon

Là encore, nous avons eu la chance de rencontrer des femmes prêtes à nous expliquer tout le déroulement de leur travail. Entre parenthèses, vous remarquez sans doute que je parle beaucoup des femmes. C'est qu'en fait, une grande partie de l'artisanat est accompli par des femmes : les hommes se réservent plutôt pour les gros travaux qui demandent du muscle - agriculture, pêche, forge... Les artisanes produisent des objets à forte valeur ajoutée (enfin, de mon point-de-vue... Mais pas autant que la création d'ordinateurs... Je base ma conception de la valeur ajoutée sur ce qu'on trouve couramment sur les marchés...). Et ce sont aussi les femmes qui vendent sur les marchés, qu'il s'agisse de produits alimentaires ou de toute autre chose. Elles sont d'ailleurs souvent accompagnées par les enfants (la plupart sont scolarisés - sauf dans les bleds perdus et uniquement agricoles, où règne une grande misère - mais nous étions au Bénin durant les congés scolaires, et en plus, beaucoup de familles ont besoin de l'aide des enfants pour survivre, donc les font travailler avec eux en dehors des horaires scolaires).
Bref, pour en revenir à la fabrication du savon, nous avons été très bien accueillis et nous avons eu l'exposé de toute la fabrication de ce savon - fort différent du nôtre, au demeurant, vu qu'il se présente comme une grosse boule assez légère et grumeleuse, genre éponge ou chou-fleur... Voilà à quoi ça ressemble à l'arrivée :

Et nous avons été sciés par la complexité du truc, qui demande une connaissance incroyable de la nature et certainement une tradition plurimillénaire.
Première étape (je précise que les différentes étapes ne sont pas forcément accomplies par les mêmes personnes, parfois il y a une division du travail au sein d'une famille, mais il y a aussi possibilité d'acheter une partie du matériel...) : faire brûler des épineux (je ne sais pas lesquels, personne n'a su nous renseigner) basiques (le contraire d'acides, en fait) pour obtenir de la cendre très fine, amère et unique en son genre.
Deuxième étape, on met cette cendre dans de grands paniers tapissés de plastique avec de petits trous en bas, comme une fine passoire, et on filtre de l'eau dedans. L'eau qu'on récupère à la sortie est donc basique (nécessairement, pour obtenir du savon). Parfois, on la filtre plusieurs fois pour qu'elle soit plus basique. Voilà le matériel de filtrage :

Troisième étape, on met cette eau à chauffer sur le feu. L'odeur du truc est suffocante ! Ca cuit pendant 2 ou 3 jours, jusqu'à ce que l'eau s'évapore en grande partie et qu'il reste essentiellement de la base. On ne comprend pas trop sur la photo vu que c'est la nuit, mais bon, ça donne une petite idée du truc :

Quatrième étape : toujours sur le feu, on mélange cette base à de l'huile palmique (à ne pas confondre avec l'huile de palme, qu'on consomme alimentairement et qui est obtenue avec les noix de palme - l'huile palmique s'obtient avec l'amande des noix de palme et est essentiellement utilisée dans les cosmétiques). Bref, je ne sais pas alors combien de temps ça dure, mais à la fin, ça fait une sorte de mousse, et c'est ça le savon. Il ne reste plus qu'à en former de grosses boules, qu'on peut ensuite couper en fonction de ses désirs ou mélanger à d'autres produits cosmétiques.
En fonction des proportions du mélange entre base et huile palmique, on obtient, au choix, du savon noir ou du savon blanc. Je n'ai pas très bien compris la différence entre ces deux types de savon : les deux peuvent s'utiliser indifféremment pour l'hygiène corporelle, la vaisselle ou la lessive. Et c'est vrai qu'ils lavent très efficacement.
En tout cas, je trouve cette technique de fabrication proprement hallucinante, et je me demande qui a pu avoir un jour l'idée de mélanger tous ces ingrédients si divers pour arriver à un tel résultat...

La forge

Bon, en ce qui concerne la forge, on n'a pas tout vu en détail, on a manqué de temps. Ce qui est sûr, c'est que la plupart des gens travaillent à partir de matériaux de récupération (et ça, ça me plaît vraiment, parce que c'est bon pour la planète) car ils n'ont pas les moyens d'acheter du neuf. Du coup, on voit des gens retravailler des trucs divers et variés (fils épais transformés en bagues, par exemple, ou objets de décoration fabriqués à partir de boîtes de conserve fines...) et refondre ce qui n'est pas utilisable tel quel.
En tout cas, le résultat est sciant ! A force de ponçage et de travail, les forgerons obtiennent des objets comme neufs, solides et beaux, brillants, bref merveilleux.
Je ne dis rien de plus à ce sujet, sinon que je suis, une fois de plus, scotchée ! Je n'ai pas de photo du travail en lui-même, mais voilà le résultat :

Le recyclage des sacs en plastique

Il s'agit là d'un truc unique au Bénin (dans le monde ?) et vraiment très très chouette. Nous avons découvert une petite association de femmes à Porto-Novo, qui travaille sur deux thèmes essentiels : les droits de la femme d'une part, et la protection de l'environnement d'autre part. Après s'être consacrées au théâtre social (sensibilisation et prévention) et au reboisement, ces femmes ont eu une idée de génie. Les sacs en plastique sont une vraie plaie au Bénin : les gens les jettent partout, il en traîne plein les rues, et c'est dégoûtant, ça pollue vraiment tous les paysages (surtout urbains, il faut bien le dire). La fondatrice de l'association (j'ai oublié son nom) a eu l'idée de ramasser ces sacs et de les recycler.
Les femmes font donc des expéditions pour récupérer tous les sachets plastiques qui traînent en ville. Armées de gants en caoutchouc, elles les lavent et les désinfectent à l'eau de javel. Ensuite, elles les trient : les utilisables et les autres. Ceux qui ne sont pas trop abîmés sont découpés en fines lanières et tricotés. Les autres servent de rembourrage. Ainsi, elles tricotent (au crochet essentiellement) des vêtements, des sacs, des poupées, des sets de table etc. Franchement, le résultat est vraiment réussi !
Pour le moment, elles sont en recherche de débouchés, parce qu'elles produisent beaucoup plus que ce qu'elles peuvent vendre. Elles ont déjà eu une commande de sacs à main aux Pays-Bas, et elles vendent à ceux qui viennent au siège de l'association, mais cela ne suffit pas forcément à les faire connaître. Alors, si vous êtes intéressés, on peut vous donner les coordonnées. En attendant, voilà le résultat de leur travail (petit extrait...) :

Franchement, l'idée est géniale ! Quand je vous parlais d'ingéniosité ! ! !
D'ailleurs, j'ai l'impression que malgré la pollution, beaucoup de Béninois sont très sensibles à la protection de leur environnement. Nous avons aussi rencontré par hasard un artiste, Aston, qui fabrique des tableaux et des objets d'art à partir de trucs qu'il récupère dans les rues et dans les poubelles. Je ne dirais pas que ce qu'il fait est joli, mais c'est franchement très impressionnant et chaque oeuvre contient un message de révolte et d'espoir face à la société de consommation. Il a actuellement une exposition au Musée des Arts Derniers à Paris et une au Grand Jardin en Champagne.

La teinture à l'indigo

Là encore, beaucoup de patience et de savoir-faire, pour un résultat franchement très beau. Les femmes, toujours elles, font tremper je ne sais quelle plante bleue dans de l'eau pour obtenir leur teinture. Ensuite, elles plongent dedans des tissus, puis les font sécher et le tour est joué.
Simple ? Oui, vu comme ça... Sauf que ce que je viens de décrire permet juste d'obtenir un tissu uni. Mais ces teinturières vendent aussi des tissus avec des motifs très variés et vraiment très beaux. Et là, cela demande beaucoup de temps et de préparation. Avant de plonger le tissu dans la teinture, elles cousent et font des noeuds, plein plein de noeuds, de formes et de tailles différentes. Et une fois le tissu sec, c'est parti pour défaire les noeuds. Et, en-dessous de ces noeuds, le tissu n'a pas pris la couleur... Là encore, ça paraît simple, mais franchement, ces noeuds sont très compliqués, et il y en a une quantité hallucinante. Et il existe énormément de modèles de tissus différents. Petit échantillon :

Bref, c'est probablement une technique beaucoup plus classique et moins étonnante que celle du savon, par exemple, mais c'est quand même très impressionnant !

La fabrication des percussions

Bon, là, pas grand grand chose à dire... Le bois est creusé, puis poli. On y attache une peau qu'on serre avec des lanières et hop, voilà un djembé ! Mais, à vrai dire, je n'avais jamais vu ça en vrai. Et ce qui est impressionnant, c'est la vitesse d'éxécution du travail...
Tiens, et pour une fois, c'est un travail d'homme ;o) Sans doute parce que ça demande pas mal de force musculaire...
Voici quelques étapes du travail :

J'ai enfin fini !

Oui, oui, je crois que, cette fois-ci, j'ai terminé mon tour d'horizon. Il y a très certainement plein plein d'autres techniques et d'autres formes d'artisanat (par exemple, la fabrication des masques, les gravures sur calebasses...), mais je n'ai pas souvenir d'avoir visité autre chose durant ce voyage ni d'avoir reçu d'autres explications concernant la fabrication d'objets...
En tout cas, ce qui est sûr, c'est qu'on a été fortement impressionnés par tout ce savoir-faire et cette ingéniosité béninoise ! Si d'autres choses me reviennent, je vous en ferai part, c'est promis...

Commentaire tardif

Nous sommes le 4 septembre, et je viens de rajouter quelques photos pour illustrer les différentes techniques...
Du coup, j'en profite pour mettre deux autres trucs :
1. des photos d'un centre de séchage de fruits tropicaux (là, ce sont les ananas) - pas complètement artisanal, même si une grande partie du travail est fait à la main.

2. la photo d'un vieillard qui fabrique des frondes - il est maintenant le seul du village à connaître la technique de fabrication, mais j'espère qu'il va l'enseigner aux jeunes, parce que le résultat est superbe - on voit mal de quoi il s'agit, mais il tient un début de fronde à la main.

Un dernier (?) rajout le 23 octobre...

Ben oui, parce que j'ai juste un peu oublié une chose essentielle que vous connaissez tous : les masques ! C'est vrai, ils sont superbes. Et comme le Bénin est composé de nombreuses ethnies, les styles de masques sont très très variés. Nous n'avons évidemment pas tout photographié. Et Alain a dû négocier ferme pour avoir cette photo-là, alors savourez-la !