Prolégomènes

Avant de commencer, je précise quand même deux choses :

  1. La Clin, c'est la Classe d'Initiation pour les enfants nouvellement arrivés en France.
  2. Il s'agit là d'un article que j'ai écrit à l'origine, non pas pour le blog, mais pour Partie Prenante, la revue des Equipes Enseignantes, mouvement catho (de gauche...) dans lequel je suis pas mal engagée.

Quand même, merci pour l'autorisation que j'ai reçue de m'autopublier ! ;o)

Ah, et puis aussi : c'était pour un numéro sur l'immigration, et je devais raconter un peu mon expérience, pourquoi et comment j'en étais arrivée là (à savoir : en Clin), comment je vis ça au jour le jour, ce que je souhaite pour mes élèves etc. Bref, en tout cas, c'est un article-témoignage de fond. D'où le style sérieux et sage. Parce que oui, j'en suis aussi capable quand je le veux...

L'article

Avant d'entrer dans l'Éducation Nationale, j'ai un peu erré entre des projets aussi divers qu'inaboutis. J'ai fini par m'engager en tant que JVEd - Jeune Volontaire d'Éducation - aux côtés de la congrégation Saint-François-Xavier. Durant un an, j'ai ainsi travaillé auprès d'enfants et d'adolescents dans des quartiers défavorisés, partageant avec eux des temps d'aide aux devoirs, de catéchèse ou de jeux. Chaque rencontre a été unique. Mais chacun de ces enfants m'a touchée par sa force et sa fragilité.
C'est dans cette expérience de JVEd que s'est ancré mon désir de travailler auprès de ces enfants blessés par la vie. J'ai eu envie de leur donner, grâce à l'école, une chance de se construire un avenir un peu plus riant que celui de leurs parents.

Je n'ai pas réellement choisi la Clin. Disons qu'elle faisait partie de l'éventail des possibles et qu'elle s'est finalement imposée à moi par le biais d'un faisceau de hasards. L'essentiel, pour moi, était de travailler auprès d'enfants en souffrance et de leur apporter une écoute bienveillante, un coin de ciel bleu et l'espérance d'un monde meilleur.
Me voilà donc en Clin pour la cinquième année consécutive - depuis mes débuts, donc - sans aucune formation puisque nous sommes considérés comme une classe banale, sans aide officielle puisqu'il semblerait que la mode soit à la suppression des Clin pour les remplacer par des enseignants itinérants intervenant quelques heures par semaine... Mais bon, pour le moment, j'y suis, et j'y reste - sans regrets malgré les difficultés.

À leur arrivée en France, les enfants âgés de 6 à 11 ans me sont confiés pour un temps variable : de quelques semaines pour ceux qui maîtrisent déjà les outils de notre langue à deux ans pour les plus grands qui ne parlent pas un mot de français. Cela signifie que ma classe est ouverte et qu'à tout moment de l'année, des enfants peuvent arriver ou repartir, dans la limite officielle de 15 - j'en ai déjà eu 22 en même temps suite à un chantage de la mairie.
Les débuts sont difficiles pour ces petits : changement de climat, d'habitudes alimentaires et de mode de vie, langue incompréhensible... Sans compter le chômage et le mauvais accueil en France - car rares sont ceux qui viennent par plaisir et avec l'assurance de trouver un logement et un emploi. Beaucoup sont très perturbés par ce qu'ils ont vécu dans leur pays d'origine. On communique par signes. Quand c'est trop dur, dans l'impuissance d'exprimer sa souffrance, on frappe et on fait mal. Certains enfants n'ont auparavant jamais quitté leur maman ; il faut les socialiser. Tout est vécu comme une violence.
En bref, le travail est riche et multiple. Je suis enseignante, et je joue (malgré les textes et recommandations officiels) le rôle de médiatrice, psychologue, éducatrice, deuxième maman...

Rapidement, les enfants apprennent à parler le français. Plus progressivement, ils entrent dans la lecture et l'écriture. Dès qu'ils sont suffisamment autonomes, ils peuvent être intégrés en classe banale, d'abord pour les mathématiques (universelles) et les matières « sans cartable ».
Mais c'est un travail de longue haleine, à mener au cas par cas. Le système est en effet très exigeant envers ces enfants : on attend d'eux qu'en un an ou deux, ils rattrapent le niveau de ceux qui sont nés ici. C'est la plupart du temps impossible, et la société ne leur fait pas de cadeau. Nous avons l'autorisation exceptionnelle de donner à ces enfants deux ans de retard sur le cursus scolaire élémentaire. Si c'est souvent nécessaire pour les petits, c'est rarement suffisant pour les plus grands, notamment s'ils n'ont jamais été scolarisés antérieurement. Nous devons donc nous contenter d'orientations approximatives et envoyer les enfants là où ils ne s'épanouiront pas nécessairement et où ils connaîtront, de toute façon, de grandes difficultés.

C'est cela que je regrette et qui me rend souvent triste : le système veut qu'on ne laisse pas ces enfants grandir à leur rythme. Ils ont pourtant encore plus besoin de temps que les ceux qui n'ont pas été arrachés à leur pays. Et on me laisse porter seule la responsabilité de ces petits et de leur orientation. C'est lourd.
Dans mes rêves les plus fous, j'imagine des Clin à dix élèves, une aide psychologique pour chacun d'entre eux, un temps de formation pour les aider (comme pour les classes spécialisées), des professionnels pour nous aider, et surtout, surtout, un système plus humain qui sache prendre en compte ces enfants et leur différence, et s'adapter aux besoins de chacun.
Malgré les réformes qui se profilent, je ne cesse pas d'espérer. Mais je dois dire qu'il m'est de plus en difficile de donner tant d'énergie et de me sentir abandonnée par la hiérarchie... Heureusement qu'au milieu de leurs douleurs, les petits savent garder l'insouciance de l'enfance.

Petit ajout bloguesque

Je ne sais pas si, un mois 1/2 plus tard, j'écrirais toujours cet article de cette façon-là. Je trouve mon ton très sérieux et très triste.
Pourtant, même si c'est dur et même si je ne renie aucune de mes paroles, je suis pleine d'enthousiasme, d'espoir et de bonheur auprès de ces enfants. Et j'aurais aimé faire passer un peu de cette légèreté et de nos fous rires à la piscine dans ce billet. Un peu de ces délires avec M'Mawa, un peu de cette vie et de ces clins d'oeil que nous adresse parfois la vie.
J'adore ce que je fais, j'adore mes élèves même s'il m'arrive d'avoir la tentation d'être odieuse avec eux pour les punir d'être si difficiles, j'adore vivre à Vitry avec ces enfants et ces collègues.
Et je voulais dessiner un petit coin de ciel bleu en bas de cet article, histoire de dire qu'il y a du soleil par chez moi grâce aux loupiots...