Oui, je le sais, pour ceux qui ne bossent pas à l'école, aucune raison de savoir ce que sont ces programmes de 1923 et en quoi leur application dans la société atuelle sont complètement inadaptés aux problèmes rencontrés par les enfants. Mon but ici n'est pas de polémiquer pour le plaisir de polémiquer, mais bien de pointer une dérive que j'estime dangereuse et grave (bon, et aussi complètement démagogique)... J'espère que ceux qui n'ont pas d'enfants et ne sont pas directement concernés par l'école y trouveront quand même matière à réflexion et pourront apporter un avis de l'extérieur (cela éclairera le sujet différemment et c'est toujours intéressant).

Petit résumé de la situation, donc, pour ceux qui ne sont pas au courant : un certain nombre de personnes (profs, parents et (ir)responsables politiques) ont constaté en France un niveau scolaire moyen vraiment alarmant, surtout en maths (ce qui est drôle, c'est que déjà Platon avait constaté une baisse dramatique du niveau scolaire en Grèce à l'époque...). Conclusion : les programmes scolaires sont remis en cause, ils sont tout pourris, ils n'apprennent rien aux enfants, n'importe quoi, faut revenir aux vrais bons programmes de 1923, et là on verra la différence ! Ben oui, quand même ! Accessoirement, et pour l'anecdote, je rappele que sur 41 pays développés, la France est douzième pour ses savoirs mathématiques, ce n'est pas si mal que ça !
Attention, je ne suis pas là pour faire l'apologie des programmes actuels. Comme tous les programmes, ils montrent des insuffisances et certains paragraphes me hérissent. Mais là n'est pas la question (je crois qu'aucun programme ne pourra jamais être parfait aux yeux de tout le monde, de toute façon). Enfin, 1923, quand même !
Alors, pourquoi 1923 ? Parce qu'à l'époque, on apprenait dès le CP les quatre opérations. Et oui, à 6 ans, l'enfant devrait savoir additionner, soustraire, multiplier et diviser.

Je ne sais pas si ça vous parle, en fait... Je veux dire : pour ceux qui ne sont pas dans les classes...
Histoire de vous dire où on en est, en ce moment, je vous dis en gros dans quel ordre et quand on apprend les opérations :

  1. CP : J'apprends l'addition, c'est-à-dire son sens (à quoi elle sert), comment additionner des valeurs simples (petits nombres - de toute façon, au CP, on ne voit les nombres que jusqu'à 69 - on peut aller plus loin avec les bonnes classes, mais ce n'est pas obligatoire), comment décomposer un nombre additivement (47=40+7=10+10+10+10+7), et on réfléchit à comment additionner de façon réfléchie (7+6+3+4 est la même chose que 7+3+6+4, c'est-à-dire que 10+10). En revanche, on ne fait qu'aborder l'addition en colonnes, et on ne voit pas la technique des retenues. J'apprends aussi le sens de la soustraction, et je sais faire de petites soustractions (sans retenues et pas en colonnes, bien entendu).
  2. CE1 : J'apprends cette fois-ci la technique opératoire de l'addition (retenue incluse). J'apprends à poser mes soustractions, mais sans retenue pour le moment. Et enfin, j'apprends le sens de la multiplication ainsi qu'une partie des tables (de 1 à 5, en général), et je fais des observations sur les multiplications par 10 et 100 (et aussi par les multiples de 10 et 100 : 20, 50, 300...). En revanche, je ne pose pas de multiplications, tout cela se fait de tête, en raisonnant ou en schématisant.
  3. CE2 : J'apprends les techniques opératoires de la soustraction et de la multiplication. Avec retenues.
  4. CM1 : J'apprends le sens de la division et sa technique opératoire.
  5. CM2 : On approfondit les 4 opérations, on les complique, on devient plus expert.

Bon, tout cela, en fait, ce n'est pas explicite dans les programmes, puisqu'on a des programmes par cycle (compétences à acquérir en fin de cycle, c'est-à-dire en fin de CE1 et en fin de CM2) et que c'est donc théoriquement à chaque école de choisir ce qu'elle aborde dans quel ordre. Mais bon, globalement, c'est en général dans cet ordre-là que c'est abordé dans les écoles. Evidemment, je m'en tiens aux écoles "normales", c'est-à-dire pas aux écoles de petits génies qui rentrent en CP en sachant déjà lire Nietzsche. Bon, là, j'exagère un peu, mais j'ai une grande amie qui a effectué un stage dans un CP où l'instit. lisait aux enfants quand ils avaient fini leur boulot...tadâm!... l'encyclopédie médicale (la différence entre cal, cor, champigon et autres joyeusetés...). Bref, moi je me base sur des classes composées d'enfants "normaux", ni trop bons, ni trop mauvais, avec des niveaux pas trop homogènes au sein de la classe, bref une classe...
Enfin, tout ça pour vous dire que, quand on voit l'apprentissage tel qu'il a lieu actuellement et les exigences de 1923 (les 4 opérations dès le CP, donc), on voit bien le fossé...

Alors bon, je ne suis pas ici pour juger de la pertinence des programmes de 1923 en leur temps. La situation n'était pas la même qu'actuellement dans la mesure où les enfants n'allaient pas tous à l'école jusqu'à 16 ans, où tous ne passaient pas leur certificat d'études, et où certains étaient en CP à 10 ans, si je ne m'abuse - ce qui n'est plus le cas, vu que les enfants n'ont droit qu'à 1 an de retard (très exceptionnellement 2) sur l'ensemble du primaire. L'école a changé de public et s'est démocratisée. On n'a plus les mêmes élèves devant nous...
Accessoirement aussi, on ne demandait à l'époque aux enfants qu'une seule chose : connaître des techniques opératoires, pas réfléchir dessus. Je veux dire que, certes, ils savaient peut-être faire des opérations, mais savaient-ils résoudre des problèmes qui demandaient un effort de réflexion ? Je ne dis pas qu'ils étaient bêtes, mais juste qu'on n'attendait pas d'eux les mêmes compétences qu'actuellement.
Et puis si la division ou la multiplication pouvaient être nécessaires pour certaines professions (notamment toutes celles qui étaient liées à la vente et à l'achat), il faut voir que l'invention de la calculatrice ou de l'ordinateur ont révolutionné cela. Je veux dire que c'est facile de toujours critiquer l'école : un jour c'est parce qu'elle est trop éloignée du monde du travail (elle est trop "abstraite" et intellectualisante), et le lendemain c'est parce qu'on ne sait pas faire une division - ben oui, mais c'est éloigné du monde du travail, la division... A un moment, il faut choisir son camp...
Bref, tout ça pour dire qu'on travaille actuellement beaucoup plus sur le sens que sur la technique, c'est vrai (mais ça n'empêche pas non plus de travailler sur la technique, rassurez-vous). Entre autre parce qu'on part du principe (pas faux, je trouve) que la société attend de ses employés qu'ils soient intelligents et ingénieux et non bêtement exécutants. Parce qu'un mec ne sera pas recruté sur le fait qu'ils sait calculer (même un comptable qui, de toute façon, utilisera des logiciels de compta) mais plutôt sur le fait qu'il sait réfléchir sur des résultats et les analyser.
Attention, je le dis et répète, je ne dis pas que ça ne sert à rien de savoir compter et de connaître des techniques, mais j'insiste sur le fait que si on n'en comprend pas le sens, c'est inutilisable. Quand on demande aux enfants de résoudre un problème et qu'ils se jettent sur les données, on voit bien ce que ça donne. Ils prennent tous les chiffres de l'énoncé dans n'importe quel ordre et opérent n'importe quel calcul dessus en se disant que ça marchera bien. Oui, sauf que ça plante, en général. Nous, on cherche à leur faire prendre conscience du sens des données, à savoir comprendre si on a affaire à un problème de type additif ou soustractif (ou multiplicatif ou...). On travaille sur le tri de données : repérer lesquelles sont utiles, nécessaires, ou au contraire superflues. En somme, on les fait réfléchir, on les confronte à la difficulté et on leur apprend à donner du sens à ce qu'ils font. Parce que c'est ça qui fera la différence. Cela n'empêche pas, par ailleurs, de faire des suites d'opérations hors contexte pour développer leur habileté. Mais c'est un autre travail qu'on fait en parallèle.
Bref, pourquoi est-ce que je m'étends là dessus ? Parce que les spécialistes s'accordent à dire qu'à 6 ans, un enfant ne peut pas comprendre le sens de la division. C'est une étape cognitive qui ne vient que plus tard au cours de son développement intellectuel. Et donc, si il peut effectivement apprendre bêtement à diviser (mais bon, même là, je ne suis pas convaincue que cela soit le cas, en tout cas, à Vitry, dans les classes que j'ai vues, je ne peux même pas imaginer ce que cela donnerait...), bref s'il peut diviser, il le fera sans mettre aucun sens derrière ce qu'il fait. Ce qui signifie que cela ne lui servira à rien parce qu'il ne sera pas capable de mobiliser cette connaissance en temps et en heure.
Est-ce que ça ne vous rappelle pas le Meilleur des mondes (d'Aldous Huxley) ? Vous savez, les super techniques super innovantes pour rendre les enfants intelligents et cultivés ? C'est une scène qui m'avait beaucoup marquée dans ce bouquin : je revois le petit gamin à qui on fait écouter nuit après nuit les leçons de géographie pour en imprégner son cerveau et gagner du temps, et qui est capable au matin de réciter sans même réfléchir "Le Nil, principal fleuve d'Afrique, d'une longueur de 6700 kilomètres, s'écoule vers le nord, blablabla"... Capable de réciter sa leçon, mais incapable de répondre à la question : "quel est le principal fleuve d'Afrique ?" Aucun sens, cela n'a aucun sens. Ce sont des mots. Pas un savoir.
Et là, avec ces programmes de 1923, c'est exactement ce qu'on est en train de faire.

Je veux bien comprendre l'angoisse des parents pour leurs enfants, je veux bien comprendre que des enseignants s'inquiètent devant les difficultés de leurs élèves, je veux bien que certaines personnes n'arrivent pas à vivre avec notre époque et ses progrès techniques, avec ses ambitions et ses besoins. Je sais que c'est difficile d'apporter une réponse adaptée à des problèmes particuliers. Mais je crois sincèrement que là, on apporte des réponses totalement inappropriées qui vont faire beaucoup plus de mal que de bien.
Et encore, là, je n'ai parlé que du contenu des programmes. Je n'ai pas encore abordé la question de l'échec scolaire. Oui, parce que bon, on sait bien que l'excellent élève qui vit dans un milieu favorisé s'en sortira quel que soit l'enseignement qu'on lui apportera. Un enfant futé trouvera toujours ce dont il a besoin pour progresser et apprendra toujours à tirer son épingle du jeu. Parce qu'en fait, on peut dire ce qu'on veut, mais Bourdieu et les sociologues de gauche n'ont pas tort : une bonne partie de ce que la société attend des élèves est en réalité extra-scolaire. Il faut avoir intégré des codes sociaux et réussir à sortir du purement scolaire pour se démarquer de la masse. Donc, en somme, un enfant qui possède déjà tous ces codes sociaux est mieux armé pour s'en sortir qu'un enfant qui ne les maîtrise pas. L'école doit ainsi poursuivre un double objectif : enseigner des savoirs aux enfants, mais aussi leur apprendre tous ces codes et leur apprendre à donner du sens à ce qu'ils font - ce sens que certains enfants (souvent les plus favorisés socialement - familles stables, logement sain, parents avec un bon métier...) savent déjà donner à tout ce qu'ils font.
Oups, j'ai l'impression de ne pas être claire - n'hésitez pas à me demander de développer sur ce point sociologique (encore que Dunja ou Alain pourraient s'y coller, ils font presque partie du comité de rédaction du blog, en fait...).
Bon, j'essaye de faire mieux.

Les gens qui ont décidé de revenir à ces programmes de 1923 (et qui ont réussi à en obtenir l'autorisation - ce qui me tue... Il faudrait quand même se mettre d'accord au niveau national sur ce qu'on fait dans les écoles, mais bon...), pensent que cela n'a pas d'importance d'apprendre "bêtement" la division à 6 ans, qu'on travaillera sur le sens plus tard. Ok, c'est une possibilité.
Sauf que... On sait maintenant depuis un certain temps que l'échec scolaire est le plus souvent lié à un manque de sens de la part des enfants. En gros, demandez à des enfants pourquoi ils vont à l'école et vous verrez. Ceux qui réussissent savent pourquoi ils sont là. En tout cas, ils en ont une idée - peut-être personnelle, mais bon, qui tient la route et qui est adaptée à ce qu'on attend effectivement d'eux. Exemples :
- Je veux apprendre à lire pour pouvoir lire tout seul au lit avant de dormir, ou pour lire des histoire à mon petit frère.
- Je veux apprendre à écrire pour envoyer des lettres à mon papa qui habite loin de Paris.
- Je veux savoir compter pour pouvoir aller faire les courses comme une grande.
- Je veux apprendre à écrire pour devenir journaliste.
Bon, les raisons sont multiples, mais ces enfants-là savent que l'école est utile ou même indispensable. Ils ont besoin d'apprendre. L'école n'est pas une parenthèse qu'on doit subir, mais une nécessité, quelque chose qui est totalement intégré dans leur vie présente et future. C'est concret.
Maintenant, prenez un enfant en difficultés. Pourquoi va-t-il à l'école ? Pour faire plaisir à maman, parce que papa a dit que c'est obligatoire, parce qu'il n'a pas le choix, parce que tous les enfants y vont... Bref, ça n'a aucun sens. Je précise : faire plaisir à maman, on dirait que ça correspond à un sens, mais c'est passif, cela met l'école au même niveau que se laver les mains avant de manger ou dire bonjour à la dame ou être sage ; cela nous donne des élèves qui ne réfléchissent pas en classe mais qui pensent qu'être sage suffit à être un bon élève. Ce n'est même pas de la mauvaise volonté. Mais ils n'ont pas besoin d'apprendre donc n'arrivent pas à mettre en place des stratégies intellectuelles qui leur permettront d'apprendre. Ca nous donne des élèves de CP qui nous regardent dans les yeux quand ils doivent lire leur texte, pour essayer de déchiffrer sur notre visage le mot qu'on attend ; ils ne comprennent pas que c'est dans leur tête que ça se passe et qu'il faut qu'ils soient confrontés au texte écrit. Et tout cela sans jugement de valeur de ma part.
Je n'invente rien là. Ce sont des études sérieuses qui ont été faites sur le sens de l'école. Et des constatations personnelles, parce qu'il est vrai qu'à Vitry ou en ZEP, beaucoup d'enfants ne savent pas à quoi sert l'école (ne serait-ce que parce que leurs parents n'y sont eux-mêmes pas allés et donc ne savent pas quoi leur en dire, ou parce que leurs parents sont au chômage malgré leur scolarisation et leur disent que l'école ne sert à rien), et se retrouvent en échec. La situation est bien évidemment différente chez nos ministres.
L'école doit alors développer un travail de prise de conscience chez ces enfants de leur besoin de l'école (si vous me suivez). Nous devons leur donner un sens qui les poussera à avoir un besoin incompressible de l'école. C'est aussi pour cela que les programmes ont été modifiés depuis 1923. On ne lit plus des textes du type de ceux sur lesquels nos parents ou grands-parents ont appris à lire (style "Lili tire le lolo de la meuh-meuh" - et là je ne rigole pas, le livre existe). On travaille donc sur des supports réels du quotidien : journal, livre de recettes, courrier, facture, billet de train etc. Bref, des supports de la vie courante qui montrent à l'enfant que les connaissances de l'école sont en lien avec ce qu'il voit à chaque instant de sa vie, qu'il a besoin d'apprendre pour vivre.
Vous voyez ce que je veux dire ?
Et vous voyez pourquoi ça n'a alors aucun sens d'apprendre les 4 opérations en CP ? L'enfant de CP a besoin de savoir plutôt quelle opération utiliser pour savoir si on ne lui a pas volé de billes, pour savoir ce qu'il peut s'acheter avec les 2€ qu'il a trouvés par terre, pour savoir si je lui ai rendu correctement sa monnaie, bref, des choses concrètes qui lui donneront envie d'aller plus loin et d'approfondir ses connaissances. Même mieux : qui lui permettront d'anticiper la suite du programme.
Et, contrairement à ce que j'ai lu sur le sujet, les tâtonnements successifs sont des stratégies d'anticipation qui rendent l'enfant acteur de son savoir et qui le mettent donc en situation d'apprendre mieux et plus efficacement. Concrètement ? Si on fête un anniversaire à l'école et que la maîtresse doit partager 75 bonbons entre 25 enfants, il y en a combien par môme ? Ca c'est une question cruciale pour un enfant de 7 ans. Mais il ne sait pas diviser. Il va tester. Est-ce que 2, c'est bon ? Non, parce que 25+25=50. Alors 4 ? Non plus : 25+25+25+25=100. Bref, c'est 3. OK, c'est pas très long à calculer. Mais le jour où il y a 175 bonbons, ça se complique. Et l'enfant sent bien qu'il y a un manque, qu'il a besoin d'une opération supplémentaire - qu'on parle ici de multiplication ou de division. Cette opération devient nécessaire... alors elle s'apprend bien. C'est tout. Et qu'on arrête de dire que c'est un manque d'exigence et qu'on met là l'avenir de nos enfants en danger...

Maintenant, on peut me dire que je suis naïve, imprégnée des discours de l'IUFM ou complètement à la masse. Je suis prête à en discuter. Mais je ne vois pas l'intérêt d'appliquer ces programmes de 1923. Et je trouve que les programmes actuels, avec leurs insuffisances, préparent beaucoup mieux nos élèves à devenir des citoyens actifs et responsables de notre société. Alors, si vous n'êtes pas d'accord, dites-le moi, expliquez-moi. Mais, pour le moment, je persiste à croire que les 4 opérations en CP, c'est stupide et complètement inadapté aux besoins des enfants, et qu'en plus ça ne fait que creuser les inégalités.
Voilà. Je ne suis pas contente, en gros ! ;) Mais bon, ce n'est rien à côté de ce que je dirai quand j'écrirai sur la méthode globale (article en attente depuis environ 1 an...).
Allez, j'espère que ça vous amènera à vous poser des questiosn sur l'école et sur son rôle...