On ne peut jamais commencer une nouvelle vie, on ne peut que poursuivre l'ancienne.(...) J'ai vécu un destin donné. Ce n'était pas mon destin, mais c'est moi qui l'ai vécu jusqu'au bout. (…) Désormais, je devais en faire quelque chose.

Prenez un jeune adolescent hongrois, un peu naïf. Donnez-lui une ascendance juive et faites-le déporter. Écoutez ses pensées les plus intimes, observez les choses avec son regard toujours décalé, et vous aurez une idée de cet « être sans destin ».
Pas de misérabilisme, pas d'auto-complaisance, pas d’apitoiements intempestifs, alors même que, dans un cas comme celui qui nous préoccupe, cela serait pardonné de bon cœur.
Non, juste une légèreté et un recul parfois un tantinet grotesques qui permettent de voir les choses autrement et de découvrir les pires horreurs sans pour autant s'en rendre malade.
Car cet adolescent pose sur le monde un regard étonnant. Il ne comprend pas ce qui lui arrive et analyse les situations avec un angélisme et une naïveté qui confinent presque à la bêtise. En effet, il ne semble pas percevoir les intentions sous-jacentes. Quoi qu'il voie, quelles que soient les situations qu'il vive, il demeure comme en marge de sa vie, parce qu'il ne donne pas de signification à ces événements. Il reste l'observateur d'un monde sans cohérence interne. Un peu comme un enfant, ou même un attardé mental, incapable de comprendre ce qui sous-tend le monde. Il regarde et cherche à interpréter, mais tout est biaisé dans son regard.
De ce fait, le lecteur découvre les horreurs nazies, les comprend à la place du narrateur, mais parvient à les vivre dans un certain détachement émotionnel, ce qui rend la lecture de ce livre à la fois étrange - voire farfelue - et, d'une certaine manière, encore plus cruelle.
Un exemple ? Lorsque Gyurka (c'est le prénom de ce jeune homme) arrive au camp d'Auschwitz, on lui retire ses chaussures pour lui donner d'abominables galoches. Il ne s'en plaint pas – pas plus que du reste, à vrai dire. Mais il constate. Quoi donc ? Que les organisateurs de ce camp ont fait un choix inadapté qui révèle un manque de connaissance de la vie de leurs détenus. En effet, ces espèces de sabots en bois sont très inconfortables. Ils pèsent lourd et ne sont pas bien solides, ce qui empêche ceux qui les portent de se mouvoir efficacement. Par ailleurs, quand l'hiver arrive, ces chaussures ne parviennent pas à empêcher le froid de s'attaquer aux extrémités des orteils. Les pieds gèlent, la peau devient si fragile qu'elle saigne et qu'il n'est plus question de retirer ces godillots le soir venu, sous peine de se blesser encore plus profondément. Du coup, les pieds macèrent et les plaies s'infectent. Si les nazis avaient un peu réfléchi ou tenté l'expérience, jamais ils n'auraient donné d'aussi infâmes croquenots aux prisonniers. Ils manquent encore probablement de compétence pour ce qui est de la gestion de leur personnel.
Ce passage, comme tant d'autres, permet à Imre Kertész de donner à voir l'enfer des camps sans que cela soit réellement pesant. Car bien que notre intellect comprenne l'horreur de cette situation, les malentendus constants de Gyurka entre la réalité et son analyse, rendent cette lecture presque comique. Souvent, même dans des moments réellement atroces, nous ne pouvons réprimer un petit sourire. Notre lecture est faite d'une distanciation presque schizoïde entre ce que nous comprenons et ce que nous ressentons.
Quelle dextérité et quelle audace dans le maniement de la langue et des émotions qu'elle suscite ! Ce livre est à la fois étonnant et détonnant.

Mais ce qui m'a le plus touchée, au final, c'est le parti pris de l'auteur (qui a lui-même vécu cette expérience traumatisante de la déportation, je pense qu'il est important de le noter) de s'attarder sur les petits bonheurs de la vie, sur ce qui fait que même en camp de concentration il fait bon vivre.
Ce choix assumé – on en trouve l'explication dans les quinze dernières pages du roman, mais je ne souhaite pas trop vous en livrer pour que vous ne passiez à côté de ce coup de massue du dénouement – a changé le regard que je porte désormais sur le monde, et sur ma propre vie. Les quelques centaines de pages de ce roman sont un hymne (pudique et tout en délicatesse) à la résilience et à la liberté. C'est à chacun d'entre nous de devenir son propre destin.

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