Un livre extrêmement touchant (mais je dis ça de beaucoup de livres, n'est-ce pas ?) et qui m'a mise vaguement (complètement ?) mal à l'aise.

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Par où commencer ?
Peut-être par une petite vidéo qui montre certains des exploits de Nadia. Ce soleil sans les mains, sur la poutre, dont il est question tout au début du livre. Et puis le tableau d'affichage fou, qui ne peut montrer ce 10.0 mais affiche 1.00 et désespère Nadia.
Elle est magnifique, totalement magique, cette petite fille de 13 ans.

La légende de Nadia
(Je suis désolée d'insérer un lien plutôt que de mettre la vidéo dans le corps du billet, mais j'ai en ce moment un léger problème avec mon gestionnaire de médias).

Alors, pour commencer, j'ai bien aimé ce livre. J'y ai découvert une Nadia que je ne soupçonnais qu'à peine, après avoir vu en 1990 (91 ?) le film Nadia qui raconte un petit morceau de vie de la gymnaste. J'en avais quelques souvenirs, que voilà confirmés par ce livre. Mais c'était bien insuffisant.
Là, je me suis sentie à la fois envoûtée et dégoûtée par ce destin exceptionnel.
Envoûtée parce que cette petite fille de rien a eu un parcours extraordinaire, a rencontré les plus grands (mais ça je m'en fiche) et est allée au bout d'elle-même. Elle a révolutionnée la gymnastique, a repoussé les limites du faisable au-delà de l'imaginable, elle est toujours arrivée là où on ne l'attendait pas... C'est magnifique.
Le parcours de Nadia a beau être décortiqué et analysé sous tous les angles, il n'en demeure pas moins absolument mystérieux, incompréhensible et merveilleux.
Mais à quel prix !??

Et c'est là que je commence à bloquer...
Il y a dans ce parcours une telle négation du corps là où on devrait trouver de l'amour, du respect et de la compassion pour lui. Après tout, sans corps, pas d'athlètes. Mais là !...
Je ne vais pas entrer dans le détail du parti pris du livre qui nous évoque une sensualité du corps enfantin sans formes, sans transpiration, sans lascivité, sans poils, ce corps d'enfant mis sur un piédestal absolument écoeurant et malsain, comme une sorte de pornographie infantile. Je ne sais pas ce qui est réel dans ces paragraphes sur le corps, le refus de grandir, les soupirs enamourés des juges devant la petite Nadia. Peut-être même n'ai-je pas envie de savoir tellement c'est dégoutant. Mais c'est vraiment très très malsain. Comme si être un enfant était sexy, et être une femme répréhensible. Comme si devenir pubère était abominable car naturel. La façon dont ce sujet est traité à maintes reprises dans le livre m'a vraiment effrayée et écoeurée. Les deux à égalité. Peut-être d'autant plus que je ne sais pas ce qui est fantasmé par l'auteur et ce qui est vrai. J'étais trop petite à l'époque de Nadia.

Mais soit, faisons abstraction de ce parti pris de l'auteur en espérant qu'il n'est que parti pris et non reflet de la réalité de l'époque...
Je ne peux malgré tout que rester sans voix devant la façon dont Bela Karolyi (l'entraîneur de Nadia Comaneci) malmenait les corps de ses protégées. Dès leurs 7-8 ans, elles travaillaient tous les jours de 6h du matin à 23h. Avec des cours, mais surtout du sport, jusqu'au bout de leurs forces. Répéter, répéter, répéter, répéter. Enchaîner les figures des dizaines de fois, jusqu'à ce que leurs poignets ne tiennent plus, qu'elles s'effondrent, que plus rien ne leur soit possible, même parcourir les 300 mètres qui les séparaient de leur maison. Reprendre le même saut 200 000 fois (si si, vous avez bien lu !) jusqu'à ce qu'il soit parfait, même si à chaque tentative on risque de se briser les os de la nuque et de finir handicapée (dans le meilleur des cas).
Et surtout, ne pas grossir. L'obsession première. Ne manger que deux fois par jour. Le matin, un yaourt, deux noix, 150 grammes de légumes cuits à l'eau. Le soir, la même chose sans les noix. Et entre les deux, de l'eau et de l'entraînement. De la cortisone, des anti-inflammatoires, des médicaments pour tenir le coup et continuer à travailler malgré les articulations et les muscles abimés. La nuit, faire pipi la porte ouverte pour que l'entraîneur puisse vérifier qu'on ne boit pas d'eau et qu'on ne risque donc pas de prendre quelques grammes superflus. Jamais de viande, de féculents, de sucre. Privation, privations, obsessions. Les filles se réveillaient à 3h du matin, mortes de faim, incapables de se rendormir. Elles attendaient avec impatience la migraine du soir qui leur permettait d'oublier la faim pour quelques heures...
À une époque, Nadia quitte Bela. Elle vit sa vie à Bucarest, ne s'entraîne plus vraiment, découvre le monde, mange à sa faim... et grossit (c'est un épisode raconté dans le film). Bela dit qu'il n'a pas reconnu Nadia : elle est devenue une grosse vache avec des mamelles énormes, une vraie baleine, un véritable monstre (je reprends ses mots, avec ce qu'ils ont de choquant). Bref, c'est devenu une jeune fille, ça n'est plus un corps impubère, plat comme une planche à repasser. Je tiens à dire que ce "monstre" pèse alors 53 kilos pour un mètre 61. Elle doit perdre 10 kilos pour pouvoir retrouver sa forme olympique (au sens propre du terme). Je ne veux pas insister lourdement, mais qui voit en Nadia un monstre ? Est-elle réellement énorme (à part à côté de ses coéquipières mal nourries) ?
Bref, tout ça pour dire que, pour perdre ses 10 kilos, Nadia va entamer un régime de fer. Pendant neuf jours (tenez-vous bien), elle va s'entraîner du matin au soir sans rien manger du tout, en ne se nourrissant que d'eau. Pendant neuf jours, elle va travailler de six heures du matin à onze heures du soir, courir, sauter, rouler, tourner, aller au bout de son corps, sans rien ingurgiter de solide !
Je suis sans voix.
N'est-ce pas un miracle que cette femme soit encore en vie ?
N'est-ce pas une évidence que cette femme doit avoir perdu un certain sens des réalités et que cette toute puissance des autres sur son corps et sa vie ont dû la détruire et faire d'elle la victime parfaite de personnages sans conscience comme le Roitelet ? (J'ai déjà beaucoup "spoilé", donc pour cet épisode, je vous invite à lire le bouquin).

Et le plus effarant, c'est la façon dont au début des années 1980, la presse internationale s'acharne sur Nadia Comaneci en l'attaquant dans ce corps-objet. D'adorable, elle est devenue quelconque. Elle ne fait plus rêver, elle est devenue femme, avec des poils, des odeurs, de la transpiration... Les extraits d'articles cités sont tout simplement dégueulasses ! Et d'une lâcheté énorme.
Personnellement, je suis aussi épatée par les performances de la Nadia des JO de 1980 que par celle des JO de 1976. Elle n'est plus la même, c'est vrai. Elle est maintenant une véritable demoiselle et plus une enfant. Mais elle est magnifique !
Et ces enfoirés (je suis en colère) qui la démontent gratuitement ne seraient pas capables de faire un quart de ce qu'elle fait ou de subir la moindre des privations qu'elle s'est imposées. Son travail et sa volonté sont des exemples incroyables (trop, à mes yeux, mais bon, c'est d'une certaine façon son choix puisqu'elle ne vivait que pour ça).
Enfin, tout ça pour dire que (pour changer ? Hum), la presse est capable d'énormément de bassesses et d'horreurs.

À part ça, ce livre est intéressant aussi par ce qu'il nous fait découvrir de l'ère Ceausescu. Bien sûr qu'on connaît vaguement ses méfaits et ce que les pays communistes enduraient. Mais là, on apprend des choses incroyables.
Par exemple, les longues queues devant les magasins pour pouvoir se procurer des biens de tous les jours ou de la nourriture, nous en avons tous vu des photos. Mais ce que je ne savais pas, c'est que les gens mettaient leur réveil à sonner vers 2h du matin pour être sûrs d'être dans les premiers à faire la queue pour ne surtout pas passer à côté d'une arrivée. Deux heures du matin !!!
Autre découverte hallucinante : la police des menstruations. Je n'avais jamais entendu parler de ce truc. Ceausescu, pour montrer la réussite de son système, demandait aux femmes d'être fécondes et d'avoir au minimum cinq enfants. Celles qui n'étaient pas mères passé un certain âge devaient payer des taxes. Et, quoi qu'il en soit, du jour où on avait ses premières règles, on recevait tous les mois la visite de la police des menstruations. Des médecins (hommes, bien entendu) qui venaient mettre leurs doigts là, pour vérifier qui était enceinte et qui ne l'était pas, histoire de bien protéger les bébés à venir, et qui vérifiaient que personne n'avait de marques attestant d'un avortement. Avortement impliquant prison. Génial !
Les femmes avaient peur, vu la pénurie, que leurs enfants meurent de faim. Donc elles ne voulaient majoritairement pas avoir cinq enfants. Du coup, beaucoup tentaient d'avorter, certaines tentant même de s'arracher le foetus à mains nues. Gloups.
Je n'entre pas non plus dans le détail des écoutes, et des espions présents partout pour écouter les propos même les plus anodins et tenter d'y trouver des attaques contre le régime. L'impossibilité d'exprimer le moindre avis ou la moindre critique sans avoir peur de la dénonciation (mais qui est transfuge ?). Bref, la terreur propre aux dictatures en général.

Et malgré tout, ce qui ressort de différents témoignages rapportés, c'est que c'était quand même le bon temps. OK, c'était horrible, on était privé de tout, de liberté comme de biens matériels, mais on se tenait chaud les uns aux autres. Le soir, au lieu de s'abrutir seuls devant la télé, on sortait, on passait du temps les uns chez les autres. On n'avait rien, mais on s'en contentait, alors qu'en occident, on désire tout et cela crée d'encore plus grandes frustrations. Tout le monde avait du boulot, les femmes étaient payées autant que les hommes, il y avait des crèches pour garder les enfants, tout le monde avait accès à la culture. Nadia Comaneci n'aurait jamais accompli son parcours de gymnaste aux États-Unis car ses parents n'auraient jamais eu les moyens de lui payer des cours de gymnastique. Alors qu'en Roumanie, tout a été pris en charge par l'État.
J'ai repensé à mon séjour en Slovaquie, et à mon passage dans une famille d'Allemagne de l'est quelques années après la chute du mur, et c'est exactement ce que j'avais entendu et ressenti. Certes, un soulagement d'être enfin libre. Mais une nostalgie aussi de certains aspects trop vite méprisés par nous autres occidentaux. Et surtout une chaleur incroyable, une joie d'être ensemble et de faire plaisir à l'autre, que je n'ai jamais rencontrées ailleurs.

Vous devriez lire ce livre, même si sa forme n'est pas toujours plaisante.